Les agriculteurs manifestants ne sont pas forcément ceux qu’il faut entendre

Les manifestants ont en commun un certain modèle de production qui ravage l’environnement depuis des décennies. Ils produisent massivement de la mauvaise qualité si toxique qu’ils évitent d’en consommer eux-mêmes, puis gueulent ensuite qu’ils ne gagnent pas leur vie parce que leur production ne serait pas rémunérée à sa juste valeur, exigeant qu’on la leur paie plus cher. Ceci alors que l’agriculture n’a jamais autant rapporté. Et ça la société en a bien conscience, tout au long de l’année, tant dans les médias que sur les réseaux sociaux, cette mauvaise qualité et les dégâts sur l’environnement et la population sont reprochés de manière récurrente.

Mis à jour avec divers nouveaux liens issus de l’info le 9 février 2024

Ils se plaignent tous des mêmes choses d’un pays à l’autre.

Les italiens se plaignent de la concurrence française sur le veau, les roumains se plaignent du libre-échange qui les défavorise, les français se plaignent du libre-échange qui importe la même merde qu’eux mais moins chère. Et c’est vrai partout, les français se plaignent du libre-échange avec le Canada qui nous inonde soi-disant de viande alors qu’il n’y a que 6 élevages qui respectent nos normes et les canadiens se plaignent du libre-échange avec la France qui les inonde de viande française. Ils se plaignent tous, partout, de tout temps, avant c’était pour la mondialisation, avant ça pour la mécanisation, après ça a été pour le pétrole, aujourd’hui c’est les normes et le libre-échange. Et ça c’est aussi bien en Argentine qu’au Canada, USA, Allemagne, France , Roumanie ou Australie. Ils se plaignent tous les uns des autres et sont tous solidaires les uns des autres accusant tous d’autres de leur sort. AUCUN n’est capable de se dire que le problème c’est peut-être eux et leurs décisions, leurs choix, en tant que patrons décideurs à la tête de leur entreprise. Leurs problèmes, c’est de la faute des autres et eux savent de quoi ils parlent et ceux qui ne sont pas d’accord ne savent pas.

La population n’aime ses agriculteurs que lorsqu’ils manifestent. Tout le restant de l’année elle les vomit, du moins une certaine catégorie d’entre eux.

Cette même population qui aujourd’hui les soutient si massivement, hypocritement par principe, honnit leur mode de production qui détruit l’environnement, on les accuse d’empoisonner la population avec les pesticides. C’est donc clairement le modèle de culture qui pose problème, que l’on doit absolument changer, c’est une question de survie, mais dès que l’on attaque ce modèle de production mortifère, on retrouve ses défenseurs acharnés sur les routes avec leurs gros engins valant le prix d’une belle maison, parce que éreinter l’environnement à une telle échelle nécessite de la puissance, vociférant qu’ils produisent proprement et qu’on a aucune idée du problème. Il faut dire qu’il n’y a pas de plus mauvaise foi qu’un agriculteur, il sait tout et les autres ne savent rien, c’est depuis des décennies que les problématiques sont connues et ils n’ont fait que les aggraver malgré les avertissements et même les mesures pour tenter d’inverser le processus. En vérité leur production leur est payée à sa juste valeur, achetée à vil prix par l’industrie qui en conçoit des milliers de recettes plus merdicimales les unes que les autres et qui remplissent les kilomètres de linéaires dans les supermarchés. Des produits lamentables. Du lait imbuvable et faisant mal à la tête à cause ses grosses protéines. De la viande immonde, quand on achète au supermarché c’est juste horrible, de la vieille carne qui a eu une vie de misère d’usine à lait. Du pain fait de céréales avec des protéines de gluten si grosses que la population se plaint de plus en plus d’y être sensible, sans pour autant avoir un syndrome cœliaque. Et c’est pareil pour les autres productions. Mon voisin fait du poulet Label Rouge, 75 000 par an, je peux vous dire qu’il s’en fout royalement du poulet ukrainien.

En 1998 je vivais sur le domaine d’un ami qui avait des activités en-dehors du domaine et donc moi je m’occupais de ce qu’il y avait à faire pendant que lui travaillait à l’extérieur. C’était un beau domaine, qui partait d’un fond de vallée à l’autre en passant par l’habitation et le hangar au sommet entre les deux. Au fond des deux vallées il y avait un ruisseau qui serpentait, de la forêt, très bucolique. Un jour nous avons décidé de faire le tour à cheval. Je suis monté sur Floraly, une splendide franc-comtoise, robuste et intelligente, sauvée in extremis de l’abattoir. Il fallait me voir là-haut, c’est que je n’ai pas pour caractéristique d’avoir les pattes bien longues, alors j’étais assis les jambes écartées, planté comme un champignon rebondissant. On entre dans la forêt, il y avait un arbre, un chêne tombé, d’une soixantaine de centimètres de diamètre, en travers du chemin. Je passe devant, un petit coup de talon et Floraly appuie le tronc contre son poitrail et dégage le chemin avec une puissance folle. Puis on part au galop, on passe au travers des cours d’eau, des zones marécageuses, on remonte la colline de l’autre côté puis on termine au bord du petit lac d’irrigation en contrebas de l’habitation. Un joli lac artificiel alimenté par une petite source où on se baignait, nus bien sûr (aah, Anne-Soph, merveilleuse…). Il y avait quelques algues et là mon ami me dit, textuellement : « c’est dommage ces algues, si j’avais les moyens j’y balancerais bien 20 litres de RoundUp ». Là moi je lui rétorque : « t’es fou, tu sais ce que ça pollue cette merde ? ». Alors il me dit : « ça pollue pas, ça devient du sel » (ce qui a été débunké maintes fois depuis). Ce à quoi je lui réponds : « peut-être que ça devient du sel, en attendant c’est le plus grave problème écologique que nous avons aujourd’hui avec l’agriculture ». Là j’ai fait entrer Floraly dans l’eau, qui a traversé le lac à la nage avec moi sur son dos, de l’eau presque à la taille et nous sommes rentrés. Toutefois, depuis, Floraly ne m’a plus jamais voulu comme cavalier. Faut dire que je n’étais pas très stable à rebondir sur la selle les jambes écartées sur son ventre énorme.

C’était en 1998, il y a 26 ans, c’était déjà un problème très sérieux à l’époque, depuis au moins 10 ans, depuis, la consommation de glyphosate a plus que doublé et ce malgré deux plans Ecophyto coup sur coup et la conversion de milliers d’exploitations en bio ou intégré. Comprenez-moi bien, le glyphosate en lui-même n’est pas forcément le problème, c’est l’esprit et le modèle qui vont avec. Ce n’est pas d’arrêter le glyphosate qui changerait quoi que ce soit, mais s’il pose problème, c’est parce qu’il correspond à un modèle, particulièrement destructeur qui a causé des dégâts si conséquents sur l’environnement que désormais on a dû couper les fontaines, les aquifères étant contaminés, de plus en plus de cancers sont attribués à l’alimentation, parce que la terre et l’air contiennent des pesticides. Les sols sont morts ! Pour paraphraser Claude et Lydia Bourguignon, les cultivateurs ne cultivent plus des plantes, ils soignent des plantes malades à coups d’engrais et de produits phytosanitaires pour qu’elles survivent le temps nécessaire à leur croissance et qu’elles puissent être récoltées avant de crever, incapables de trouver dans l’environnement ce dont elles auraient besoin sans cela. Et ce n’est pas exagéré, l’érosion des sols est une réalité. Et quand on dit « érosion », il ne faut pas seulement entendre que les sols s’en vont, mais aussi qu’ils se vident de leur substance. Il n’y a plus d’éléments minéraux, plus de vie, plus de vers de terre, plus de bactéries, plus d’écosystème. Et ce n’est pas que certains ont adopté l’agriculture dite de « conservation » qui va y changer quoi que ce soit. Ce n’est pas un concept écologique, juste une technique permettant de perpétuer plus longtemps ce modèle mortifère en réduisant la prégnance de l’agriculture sur l’environnement. Moins vous le détruisez, plus il crève lentement et donc plus vous pouvez l’éreinter longtemps. Même s’ils s’en gargarisent, ce n’est en fait qu’une agriculture de conversation.

Le dialogue est indispensable, mais très difficile

Il n’y a pas de plus mauvaise foi qu’un agriculteur. Lui sait tout, il fait tout ce qu’il peut, il cultive proprement et si on persiste à l’agresser, alors, comme on a pu le voir dans les manifestations : « notre fin sera votre faim », l’argument ultime… et évidemment faux ! Non seulement c’est faux, mais c’est même le contraire. Si on veut que l’agriculture soit un secteur clé, il faut se débarrasser de cette agriculture, d’une façon ou une autre. Le problème c’est qu’un autre modèle nécessite de savoir cultiver, or il se trouve que 95 % des agriculteurs ne sait pas, ils savent juste suivre un carnet de culture, un mode d’emploi de semences et de phytosanitaires. Contrairement aux clichés, ce sont souvent des gens éduqués, un bon nombre a même un niveau supérieur. Mais au niveau agronomique, ils ont été formés en agriculture durant maximum 4 ans, parfois moins, une formation de 2 ans suffit pour exploiter un domaine et il n’est pas possible d’apprendre à cultiver en si peu de temps. On leur apprend les bases pour identifier les espèces, remplir la paperasse, maintenir un troupeau, entretenir les machines et voilà tout. Même pour des jeunes issus du milieu c’est difficile, quand ils n’ont été confrontés eux-mêmes qu’à ce modèle. Et quand on leur dit qu’ils ont besoin de formation pour ça, alors on s’en prend plein la tronche, puisque eux savent déjà tout et nous rien. Et, comme de juste, moins ils savent plus ils savent et moins les autres savent. Et peu importe que des milliers aient fait ce changement, avec succès, les convertis sont des lâcheurs sur qui on ne peut pas compter pour nourrir la population et eux seuls sont conscients des réalités de la production agricole. Contre cette mauvaise foi, cette malhonnêteté intellectuelle, on ne peut rien.

On a des témoignages, éloquents, on en parle à la télévision, mais ça ne change rien.  Ne vous y trompez pas, les bons agriculteurs, les « paysans », ne manifestent pas, ils vont très bien, ils gagnent leur vie, travaillent moins, plus tranquillement, sont moins endettés et leur production est beaucoup plus qualitative, mieux rémunérée, même si en ce moment le bio ploie en raison du poids du lobby agroalimentaire qui fait régresser l’agriculture et donc amène le gouvernement à les défavoriser. Le problème des agriculteurs manifestants est que leur modèle repose sur des infrastructures très conséquentes, sous prétexte d’optimisation, ce qui nécessite une production en adéquation, qui a besoin de machines colossales et d’intrants onéreux et polluants, ce qui induit une dette et des charges d’exploitation et, surtout, du travail sans fin, du matin au soir, pour un revenu ridicule puisque le salaire est parti dans la dette et les intrants. Et chaque effort consenti pour gagner plus implique de nouvelles infrastructures, des machines encore plus puissantes, une production plus conséquente avec plus d’intrants, on parle alors « d’extension de l’exploitation », et donc plus de travail, mais toujours pas plus de revenu puisqu’il y a plus de dette et de charges. Pour beaucoup, d’évoluer est par conséquent difficile, sinon impossible, parce que pour amortir la dette de ce modèle, il faut ce modèle, industriel. Dans ce modèle, petit ou grand, il n’y a que des agriculteurs industriels, de la petite industrie ou de la grosse industrie, mais que de l’industrie. Ces gens sont des patrons, des chefs d’entreprises, qui prennent de mauvaises décisions et qui, comme tout patron qui prend de mauvaises décisions pour son entreprise, voient leurs exploitations péricliter, ce qui, au sens des lois économiques, est une bonne chose, mais l’agriculture a des spécificités qui justifient une empathie plus grande à son égard. Ne serait-ce que parce que le patron de PME qui perd sa boîte, il perd une entreprise, ça peut être un drame moralement, mais il n’a perdu qu’une entreprise. L’agriculteur, lui, perd sa terre, il perd son âme, c’est pour cette raison qu’ils connaissent un tel taux de suicide (à ce propos, c’est encore un mythe de penser que les agriculteurs se suicident plus que le reste de la population. En fait, ils se suicident plutôt moins, mais ils se loupent moins). Et c’est vraiment dramatique, parce que nous parlons là de braves gens courageux et travailleurs.

Le dialogue avec l’ensemble est donc nécessaire, mais il faut trouver la voie

Mais vu leur résistance, leur acharnement à réciter les poncifs populistes justifiant, à leurs yeux, leurs actions manifestantes, on marche sur des œufs (de pauvres bêtes dans des élevages intensifs). Il convient donc de trouver l’entrée pour convaincre et s’en donner les moyens. Il est très important de réaliser cet effort, en acceptant l’idée qu’il y aura des dégâts chez les plus irréductibles, dans l’intérêt des autres. Il ne sera vraisemblablement jamais possible de dialoguer avec tous, il faut trouver une rhétorique qui leur soit audible, leur faire comprendre que c’est dans leur intérêt. Une fois les choses réalisées les agriculteurs auront un meilleur revenu, une production plus qualitative, plus écologique, des machines moins conséquentes, des conditions de travail et de vie moins pénibles, apaisées. De plus de le faire va redonner ses lettres de noblesse à l’agriculture, parce qu’aujourd’hui on se plaint de la concentration des terres achetées par des grands groupes, mais là encore c’est de la faute aux agriculteurs, parce que les jeunes ne veulent tout simplement pas de leur vie absurde peu propice à susciter des vocations. Alors que l’agriculture c’est magnifique, seulement ça ne se voit pas avec cette population d’agriculteurs qui crie sa souffrance dans les manifestations et dont les conditions de vie dégoûtent les jeunes. De rendre ce métier sexy, écologique, confortable, mettrait quelques étoiles dans les yeux de nombre de jeunes qui en rêvent et ne se seraient pas lancés autrement. Il faut bien dire que de s’endetter à un tel point vu le coût d’une exploitation est pour le moins périlleux. Ca revient à se lancer en évitant scrupuleusement de se donner sa chance de réussir.

Comme les agriculteurs sont des patrons, des exploitants agricoles, qui sont des entreprises libérales, il faut les mettre face à leurs responsabilités. Il n’y a aucune raison d’aider un patron qui prend des mauvaises décisions, ce n’est clairement pas à la société et au marché de s’adapter pour que son entreprise survive. Si la production d’une entreprise ne se vend pas, soit elle adapte sa production, soit elle fait faillite et un autre lance une nouvelle production, mieux adaptée, la loi du marché, c’est ça. Et l’argument « notre fin sera votre faim » est évidemment absurde, parce que ce n’est pas parce que les mauvais agriculteurs disparaissent que la production agricole va disparaître. Si on me dit qu’il faut les assister pour qu’ils puissent évoluer, bien sûr, comme n’importe quelle entreprise qui adapte sa production au marché ou se développe, c’est normal. Si on me dit qu’il faut faire en sorte qu’ils puissent vivre de leur modèle mortifère, là c’est clairement non. Nous, la société, n’avons pas à subir les conséquences de leurs mauvais choix. Ce qu’il faut c’est imposer un nouveau modèle en mettant des contraintes, la taxe sur le carburant est déjà une solution, puisque pour l’éviter il suffit de ne pas consommer de carburant, ce qui en soi est une bonne piste d’évolution. Et en parallèle on accompagne ceux qui veulent évoluer. Seulement, d’évoluer nécessite d’acquérir des compétences et convaincre l’agriculteur moyen de ça, qui sait tout sur tout et les autres ne savent rien, même ceux qui ont évolué avec succès, c’est une autre paire de manches.

D’évoluer n’a rien d’extraordinaire, l’agriculture n’a fait que ça depuis la nuit des temps :

L’agriculture de subsistance au néolithique. Il s’agit de produire pour se nourrir et obtenir d’autres biens. Ce n’est pas encore un paysan, c’est le mode de vie de chacun dans la tribu où tout le monde doit produire des outils, des poteries, chasser, cultiver et participer à la protection du village, des animaux et des cultures. Il n’est évidemment ni question d’impôt, ni d’employé ni quoi que ce soit, c’est le mode de vie basique. On est installé dans une société grégaire dans laquelle chacun échange avec les autres sa production avec une entraide mutuelle pour la défense comme le travail.

C’est le début de la sédentarisation et de la spiritualité moderne. Comme les cultures nécessitent d’attendre le temps de la pousse, le nomadisme n’est plus possible, ce qui est propice au développement de la spiritualité. Des cultes se développent pour espérer les cultures, c’est l’époque des totems.

L’agriculture féodale. Le paysan est également tâcheron, il assume la Corvée, paie la Dîme sur sa récolte et il a besoin de la protection du seigneur local, généralement propriétaire des terres. La société est déjà plus structurée, il existe une justice, un pouvoir politique, les échanges ont une stature plus commerciale.

Sa production le nourrit lui et sa famille, est vendue partiellement au marché et une partie est prélevée au titre de l’impôt. En échange il bénéficie des avantages que le seigneur peut lui apporter en termes de protection et d’assistance.

L’agriculture moderne. Elle n’a plus besoin de protection spécifique, le paysan ne se réfugie plus dans le château avec sa famille où on lève le pont-levis en cas d’attaque barbare, la sécurité est institutionnelle dans une société très structurée et structurante. Arrivent les machines, de plus en plus puissantes qui font que le paysan qui nourrissait sa famille en vient à nourrir de plus en plus de monde.

Les impôts ne sont plus prélevés sur la production, mais sur le chiffre d’affaires. On observe les bribes de la transformation de la ferme devenant progressivement une exploitation agricole. Il est toujours tâcheron, ce qui lui permet d’aller collaborer à d’autres exploitations. C’est le début de l’exode rural, les machines faisant que moins de monde dans les exploitations permet de produire beaucoup plus. Et il faut des bras pour cette industrie des machines, transformant le paysan en ouvrier d’usine à la ville, avec un salaire.

L’agriculture aujourd’hui. Le paysan est devenu agriculteur puis chef d’exploitation. C’est un patron, il a des salariés selon la taille de son entreprise. Il y a de nouveaux acteurs avec lesquels il interagit de manière intriquée, l’industrie agroalimentaire, qui lui fournit des compétences, ses semences, et des produits phytosanitaires et des engrais pour booster sa production. Une véritable industrie au même titre que les autres. La subsistance familiale n’est plus que secondaire. Les impôts, les charges, sont gérés exactement comme dans n’importe quelle autre entreprise, avec une comptabilité. Il y a encore 100 ans, le raté de la famille dont on ne savait que faire reprenait la ferme, désormais c’est un technicien d’exploitation avec un diplôme, un spécialiste, au même titre qu’un mécanicien ou un électricien.

Le plus naturellement du monde l’agriculture du 21e siècle continue son processus d’évolution, auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Elle est plus coopérante, les agriculteurs travaillent ensemble, avec des machines automatiques, robotisées, ce qui leur offre des vacances et plus de confort, une vie plus agréable et plus passionnante. Le temps libéré par les machines permet de mieux s’occuper de ses bêtes, d’avoir plus de temps pour les activités alternatives et la vente directe. De s’occuper de soi et sa famille. La production est plus qualitative, avec moins ou plus du tout de pesticides. L’industrie agroalimentaire voit son rôle modifié. Elle fournit toujours des compétences et des semences, ainsi que des produits phytosanitaires, mais de nouvelle génération, qui ne métabolisent pas, utilisés au compte-goutte dans une agriculture de précision qui ne traite que si nécessaire et uniquement là où il faut avec le dosage suffisant. Elle assiste l’agriculteur en lui apportant ainsi des moyens auxquels il ne pourrait pas accéder par lui-même comme de l’imagerie satellitaire et son interprétation par des agronomes.

L’exploitation est diversifiée, elle produit de l’énergie, photovoltaïque, dans les cultures en agrivoltaïsme ou sur les toits des bâtiments. Ainsi que de la méthanisation. Les machines sont plus nombreuses mais plus petites, bien moins conséquentes, électriques, solaires, silencieuses, ne payant pas de taxe sur le carburant. Comme les nouvelles techniques agricoles imposent de ne plus labourer et de ne plus traiter massivement, il n’y a plus besoin de puissants tracteurs. De petites machines autonomes sarclent, désherbent, récoltent, plantent… et l’exploitant vaque à ses occupations, remplaçant son collègue, s’occupant de ses bêtes, de ses clients, de ses machines, de ses hôtes, de ses activités alternatives, séjour pédagogique, tours à poney ou tir à l’arc, de sa famille, de lui-même…

C’est en raison de ce manque de connaissance que tous cultivent les mêmes variétés des mêmes gros semenciers

Qui, même s’ils sont très minoritaires dans le catalogue représentent l’immense majorité des cultures : parce qu’ils apportent un soutien technique tout au long du processus. Alors que si on choisit des variétés de petits producteurs, plus qualitatives, peut-être moins chères, on est laissé à nous-même et donc il faut être compétent, savoir se débrouiller soi-même et savoir où trouver la ressource nécessaire, technique ou intellectuelle. Il y a une dizaine d’années je suis allé au marché de Garlin et j’y vois la jeune maraichère qui venait de s’installer en AMAP à l’époque. Je vois qu’elle vend des plants de tomates et des tomates bio, les mêmes que celles qu’on achète au supermarché et que produisent les maraichers industriels. Je lui demande pourquoi elle produit ça et pas des variétés anciennes. A l’époque nous étions en pleine polémique sur le droit de vendre des productions de variétés ne figurant pas au catalogue. Et là elle me fait son speech comme quoi elle ne cultive pas ce qu’elle veut, qu’on l’oblige à cultiver cette merde, ragnagna. Là moi je lui dis qu’elle cultive ce qu’elle veut, lui précisant qu’il y a 4000 variétés de tomates dans le catalogue. Elle m’explique alors qu’en fait elle fait comme on lui a appris à l’école. Des lobbyistes de l’agroalimentaire vont d’école en école distiller le savoir que doivent intégrer les apprenants et leurs distribuent des catalogues de semences, LEURS semences, bien sûr, pas celles du catalogue. Ca fait que durant toute sa formation, on ne lui a JAMAIS parlé du catalogue européen, elle était tout surprise d’apprendre qu’elle avait le choix entre autant de variétés, dont nombre d’anciennes délicieuses et, pour tout dire, je pense qu’elle ne m’a pas cru, elle a plutôt eu l’air de me prendre pour un hurluberlu.

Ceci implique qu’il faut une démarche profondément didactique, orientée vers les agriculteurs. Dans mon propos ici je me montre agressif envers les agriculteurs, qui ne le sont pas moins dans leurs agissements à l’égard de la société, parce que j’agis en militant pour faire entendre mon message politique, j’ai une position exposant la situation vue de l’angle de la société. Pour que les agriculteurs entendent, il faut tenir le même discours, mais avec un angle offrant une vision de la situation sous la perspective perçue par l’agriculteur. A titre personnel je m’entends très bien avec les agriculteurs, je les comprends, l’agriculture c’est toute ma vie, j’ai travaillé la terre et répandu des pesticides sur des centaines d’hectares et aussi fait les foins ou arraché les patates avec le cheval. J’ai fauché à la faux, andainé avec le râteau à foin, de 1m20 de large, en bois comme en acier. Puis j’ai chargé carré le char, tiré par le tracteur ou le cheval, qu’on a ensuite hissé avec le chat dans la grange. J’ai connu des centaines d’agriculteurs, les uns bio, les autres beaucoup plus industriels, certains étaient ingénieurs agronomes, d’autres de simples fils de paysans. Aujourd’hui je consomme de la viande d’un éleveur à l’ancienne, le bétail grandit dans le domaine, puis il est engraissé au grain de la ferme et abattu dans un petit abattoir où quand l’abatteur approche, après une nuit confortable sur un lit de paille, l’animal s’attend à une gâterie. Et ça se voit sur la viande, physiquement et le goût et l’odeur… mais tout le monde ne peut pas connaître ça alors que tout le monde devrait pouvoir, c’est l’objectif à atteindre. Il ne s’agit pas que toutes les exploitations soient bio, mais que toutes soient intégrées. Pas par de l’agriculture de conversation histoire de causer, mais de l’agriculture régénérative et qualitative, à forte valeur ajoutée. L’agriculteur vend plus cher, mais ça n’élève pas le coût de la vie, les conséquences systémiques sur la société compensant le léger surcoût de l’alimentation, qui est par ailleurs plus nourrissante et donc la consommation baisse en volume absolu, on achète inconsciemment un peu moins d’une marchandise un peu plus chère, finalement le prix est sensiblement le même et la diversité alimentaire est meilleure, puisque la culture intégrée est polymorphe par nature. Plus saine, plus diversifiée, avec de nouvelles perspectives commerciales, un meilleur revenu et de meilleures conditions de vie pour les agriculteurs… tout ceci n’a rien d’une vue de l’esprit, c’est possible.

Pardon les amis, mais il fallait que ce soit dit, marre de votre mauvaise foi et d’entendre partout qu’il faut vous soutenir parce que c’est vous qui nous nourrissez, que c’est le système qui veut votre mort, alors que c’est vous et uniquement vous qui êtes responsables de vos choix.

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