Poutine : la chute ?

Il y a environ 2 ans je disais que l’Ukraine ne pouvait plus gagner la guerre. Elle subissait une attrition terrible, la position politique faible face au parlement de Biden aux USA, elle perdait des hommes à vitesse Grand V, même si beaucoup moins que la Russie. Les jeux étaient faits.

MAIS de l’eau a coulé sous les ponts, bien des choses ont changé

C’était sans compter avec la résilience de l’Europe qui nous a tous surpris. Nous étions si habitués à sa nonchalance. Il faut rendre à César ce qui est à César, c’est largement à Macron que nous le devons, qui a été aussi excellent à l’international qu’il a été mauvais président. Il a largement contribué au réveil de l’Europe, dont il est un fervent adepte, s’activant dynamiquement, offrant un soutien sans faille à l’Ukraine, dont il s’est fait ami sincère avec son courageux président qui s’est avéré être un redoutable chef de guerre aux accents churchilliens.

Et, surtout, Trump est arrivé. Paradoxalement, il aura probablement davantage contribué au réveil stratégique de l’Europe que bien des européistes avant lui. En installant une incertitude permanente sur le soutien américain, en affichant une invraisemblable connivence avec Poutine, confinant à la haute trahison, en mettant les Européens sous pression, il a créé un électrochoc. L’Europe a soudain compris qu’elle devait devenir adulte militairement, technologiquement et industriellement ou disparaître géopolitiquement, elle avait absolument besoin de reconstituer sa puissance.

Terminé l’Ukraine qui massacrait au Donbass en 2014

ombattant les hommes, prétendûment civils, que Poutine envoyait pour attiser l’indépendantisme, fournissant des armes en abondance. Cette Ukraine-là n’existe plus. L’Ukraine de 2026 est devenue autre chose : une plateforme de guerre distribuée, adaptative, innovante, où l’intelligence technologique commence à remplacer la masse humaine.

Et, SURTOUT, l’Ukraine a développé des technologies si fantastiques que même les Etats-Unis se portent acquéreurs. Et désormais, même si l’Ukraine recule, c’est très lentement, et à un prix hallucinant pour les russes, qui perdent des milliers d’hommes pour chaque km² que, parfois, les ukrainiens reprennent. Et ce n’est pas un détail. Parce que cette guerre devient peut-être la première guerre opposant pleinement deux âges militaires différents.

D’un côté la Russie continue de produire de la puissance de masse, faite d’artillerie lourde, de flux d’hommes qui tombent comme des mouches au prétendu champ d’honneur. Un système nécessitant une énorme ressource industrielle lourde. Un modèle caractéristique du 20e siècle, qui n’a pas évolué fondamentalement depuis la seconde guerre mondiale.

De l’autre, l’Ukraine commence à produire de la puissance comme au 21e, avec des réseaux distribués et parfaitement gérés. Des armes low-cost, comme des petits drones très proches des drones civils du commerce, ce qui les rend triviaux à fabriquer. Du logiciel, permettant un ciblage automatique et un télépilotage assisté loin du front. De la robotisation sur le front, au lieu d’envoyer des hommes, les soldats russes se retrouvent, désemparés, face à des machines, devant lesquelles ils n’ont que l’alternative de se rendre ou de mourir. Une innovation permanente partout où cela est possible.

Alors qu’eux n’envoient même plus des hommes, mais des machines, Poutine fait du bombardement de masse à coups de drones kamikazes qui coûtent le prix d’une Twingo ou de missiles qui valent des millions et tapent aveuglément, alors que l’Ukraine fait du chirurgical avec des drones qui valent des centaines d’euros et tapent là où il faut. Et l’histoire militaire montre souvent qu’à long terme, la précision finit par battre la masse. C’est caractéristique des superpuissances, qui se sentent si fortes, sachant que leur adversaire ne peut rien contre elles, que de se croire irrépressibles. C’est sans compter sur l’intelligence de l’adversaire qui sait bien, lui aussi, que s’il va à l’affrontement direct, il n’a aucune chance. Alors il faut autrement. Au Vietnam, ils ont fait des pièges et des tunnels. En Afghanistan, ils se sont constitués en groupuscules réfugiés dans les montagnes, harcelant les hommes. En Ukraine, ils ont activé leurs neurones, leurs forces dans l’informatique.

Désormais, la Russie peine à envoyer des hommes

Ils prennent des jeunes plus jeunes, des jeunes moins jeunes, des hommes adultes, ils commencent à faire appel aux réservistes, ils enrôlent de force des victimes du monde entier qui se font prendre au filet de promesses bidons. L’économie est exsangue, avec un taux directeur à 18 %. Et ce chiffre seul résume presque tout en termes économiques. Cela signifie concrètement que depuis plus de deux ans, une immense partie des russes ne peut pratiquement plus emprunter pour acheter un logement, créer un commerce ou investir dans son avenir.

L’économie russe tourne désormais largement pour alimenter une machine de guerre qui détruit au fur et à mesure ce qu’elle produit. Elle produit des chars pour qu’ils brûlent, des obus pour qu’ils explosent, des drones pour qu’ils soient abattus. C’est une économie de consommation militaire immédiate, pas une économie de prospérité.

Les pénuries sont partout, désormais la Russie se limite à Moscou et Saint-Petersbourg, villes Potemkine où le peu de ressource qui reste est concentré pour donner une image de prospérité. L’industrie ne fait plus que produire à la chaîne des armements qui sont détruits dans la foulée, grignotant les réserves financières de la Russie, insuffisantes, ce qui a poussé Poutine à confisquer des actifs sous des prétextes plus ou moins fallacieux, de corruption, de détournement et autres.

Et le sommet c’est la situation personnelle de Poutine.

Car je pense qu’il est peut-être déjà tombé politiquement avant même d’être tombé institutionnellement. Les dictatures ne meurent pas forcément quand le dictateur quitte officiellement le pouvoir. Elles meurent généralement avant. Quand plus personne n’ose dire la vérité au tyran, voire même lui parler. Quand les décisions remontent filtrées. La peur remplace l’adhésion. Staline en est mort, il était probablement possible de le soigner, mais plus personne n’osait l’approcher, par peur de se faire fusiller. il est alors mort abandonné, faute de soins. Et c’est ce qui est en train d’arriver à Poutine. Quand les subordonnés obéissent mécaniquement sans plus croire réellement au chef, que le système continue à fonctionner par inertie alors que le centre politique commence à se vider de sa substance, le noyau du pouvoir devient creux.

Et c’est précisément le sentiment que je ressens, ce que la Russie devient. Poutine est devenu si parano que ceux qui lui parlent doivent montrer patte blanche et rendre gorge avant de le rencontrer, jusqu’à enlever leur montre, des fois qu’elle cache qui un enregistreur, qui du poison… il vit désormais totalement reclu dans un bunker, dont il ne sort que rarement, ne voyage quasiment plus, ne se montre pour ainsi dire plus en public. Le contraste est frappant, plus il conserve officiellement le pouvoir, plus il semble physiquement absent du pouvoir réel.

Il est enfermé dans son bunker et sa paranoïa, probablement justifiée. Il ne lui faudrait certainement pas grand-chose pour qu’il lui arrive des bricoles. Et désormais, outre le fait qu’il ne disposerait plus de la ressource de commandement nécessaire pour déclencher le feu nucléaire, je parierais que même ne serait-ce que lancer un seul missile lui serait difficile, des fois qu’en désespoir de cause il lui vienne des idées.

Oui, la Russie répondrait immédiatement si elle était attaquée, bien évidemment. Là-dessus l’armée russe obéirait sans hésiter. Mais satisfaire un ultime délire vengeur d’un homme que beaucoup voient probablement déjà comme un problème plus que comme une solution ? C’est une toute autre question.

Ce dont je doute, parce qu’il ne faut pas perdre de vue quelque chose de crucial : c’est un lâche ! Un de ces courageux qui n’a que le cran de tuer et envoyer se faire tuer les autres, à condition que lui-même ne risque rien. Ce n’est pas un hasard si cet homme a passé sa vie à se construire artificiellement une image viriliste : torse nu à cheval, judo, tigres, fusils, poses martiales… Toute cette propagande n’avait qu’un but : masquer précisément ce qu’il était réellement.

Ce n’est pas qu’il aurait le courage de mourir comme Hitler, à qui il faut au moins reconnaître cela. Hitler, lui, était un héros de guerre avant de devenir ce dont nous nous souvenons. Poutine, lui, n’a jamais été rien de plus qu’un porte-flingue du KGB au service de la mafia. Et là, après sa magnifique prestation ridicule lors de son non moins ridicule défilé de la Victoire, Le Grand Continent ose demander dans son titre : « Le dernier défilé ? ».

Eh bien moi je le crois

Je pense qu’il ne sera plus là l’an prochain, d’une façon ou d’une autre. Pas forcément parce qu’une révolution éclatera demain matin, mais parce que les conditions systémiques se durcissent désormais extrêmement vite autour de lui, les circonstances s’emballent. Il s’est empêtré dans une guerre d’usure, qui l’a finalement totalement isolé. Ses élites qui étaient ses fidèles soutiens n’y croient plus vraiment et depuis quelques temps les terrasses du onzième sont devenues subitement glissantes en Russie, de quoi faire passer l’amertume du thé.

La chine a bien profité de la situation, pour occuper l’espace à l’extrême-Est, où Vladivostok est qualifiée de « première ville de Chine ».  L’économie ne va pas aller mieux tant qu’il ne s’agira que de vendre trop peu de pétrole et fabriquer des armes. La démographie a subi une érosion drastique, des millions de russes ont fui le territoire pour s’éviter la guerre et au moins un million et demi a été neutralisé, morts ou blessés. Au final, les systèmes hypercentralisés paraissent souvent invulnérables… jusqu’au moment où ils résonnent et on découvre le creux, accélérant les désertions, les retournements de veste, les trahisons.

Sa chute anticipée à court terme devient donc tout-à-fait plausible, avec tout ce que ça implique. Loukachenko ou Kadyrov n’existent que par lui. Que dire de Assad, qui vit à Moscou ? Et la mouvance pro-russe géorgienne, manipulée depuis Moscou, qui fait si peur aux pauvres géorgiens, largement pro-européens, qui se voient déjà subir les affres de la Grande Russie ? Les conséquences seront multiples.

Seulement les circonstances se sont accélérées, le monde a considérablement changé en peu de temps. Maduro a été capturé par les Etats-Unis, hors de question pour lui de s’exiler au Venezuela, où il a bien dû y songer. Cuba est aux prises avec les américains et de toute façon les cubains conservent toujours rancune de leur abandon par la mère patrie. C’était le Venezuela qui les aidait. L’Iran n’est plus la puissance amie des mollahs qu’elle était il y a encore peu. Où Poutine pourrait-il se réfugier s’il perdait la guerre ?

La Chine, qui n’était pas favorable à la guerre, ne lui accordera vraisemblablement jamais l’asile. Xi Jinping est loin de le porter dans son coeur. L’an passé il était là pour le défilé, il a fait bonne figure, a serré la main à Poutine, mais a refusé de figurer sur la photo officielle. Cette année il ne s’est même pas fendu du déplacement.

J’ai songé à deux endroits

Je n’en vois pas d’autre. La Corée du Nord, où Kim se ferait une joie de l’accueillir, d’autant que Poutine aurait la prudence d’amener des montagnes de pognon avec lui. Mais il y a plus stable comme situation, parce qu’une fois Poutine tombé, Kim sera bien isolé sur le monde, sa position deviendra également difficilement tenable. Et, donc, finalement, la plus plausible… c’est la Russie ! Où il aura de toute façon toujours des soutiens.

Je suis conséquemment tout prêt à parier qu’en ce moment-même quelqu’un négocie en son nom la paix en Ukraine, en échange de son droit de vivre tranquillement dans sa confortable datcha en toute sécurité jusqu’à la fin de ses jours avec sa famille. Il rendrait le Donbass, ainsi que la Crimée, fermerait la base de Sebastopol, en contrepartie de sa sécurité enfermé dans sa villa jusqu’à la fin de ses jours, ses autres biens confisqués pour être rendus à la Russie.

Vu ce que nous savons du bonhomme, ce sera quitte à mettre quelques autres éléments dans la balance, quelques noms jugés sacrifiables, quelques secrets militaires, devenus futiles avec la fin des haricots, tout ce qui pourrait assouplir, à défaut d’attendrir, un interlocuteur peu sensible à son sort.

Car les régimes autoritaires finissent rarement dans la stabilité. Ils finissent dans la négociation, la trahison ou la fuite. Et, parfois, dans les trois à la fois.

Ne reste plus qu’à attendre pour voir…

EDIT : comme un clin d’oeil du calendrier, à l’instant même où je publie mon texte, Le Monde annonce que Poutine estime désormais que la guerre « va vers sa fin » et se dit prêt à rencontrer Zelensky. Quand on se souvient qu’il niait jusqu’à la légitimité même de l’Etat ukrainien et traitait régulièrement Zelensky comme un pantin sans existence politique réelle, le simple fait qu’il prépare désormais publiquement l’idée d’une rencontre directe est déjà, symboliquement, un événement énorme. Bien sûr, cela peut être tactique, diplomatique, destiné à Trump, à l’opinion internationale ou à figer les lignes actuelles. Mais mis bout à bout avec l’usure économique russe, la résilience européenne, la progression technologique ukrainienne, l’isolement croissant du Kremlin et la bunkerisation de Poutine lui-même, cela commence malgré tout à ressembler à autre chose, peut-être non pas encore la fin officielle de la guerre et de Poutine, mais le début de la préparation psychologique à l’idée de l’après-guerre.

 

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