La vietnamisation du conflit en Iran, l’enlisement inéluctable pour Trump

L’attaque contre l’Iran ne constitue pas un simple épisode militaire de plus dans le chaos moyen-oriental. Elle s’inscrit dans une logique plus vaste, plus profonde, et surtout plus cohérente qu’on ne veut bien le dire. Ce que nous voyons se jouer n’est pas seulement une guerre régionale. C’est un moment de la tentative occidentale de préserver sa prérogative historique dans un monde qui ne lui appartient déjà plus entièrement.

Un monde en recomposition

Depuis des années, une grande partie du monde non occidental ne demande pas la guerre. Elle demande la reconnaissance. Elle demande à ne plus subir un ordre international dont les règles ont été écrites sans elle, pour elle, mais jamais avec elle. Ce que l’Occident interprète encore comme de l’hostilité est souvent, en réalité, une exigence de rééquilibrage. Ce que nous appelons volontiers “contestations”, “dissidences” ou “défiance” relève bien souvent d’une revendication légitime à la souveraineté, à la dignité historique, à la coécriture des normes mondiales.

Mais au lieu d’accepter lucidement l’entrée dans ce nouveau concert des nations, l’Occident s’acharne à défendre des prérogatives devenues historiquement intenables. Il continue de se penser comme le centre naturel du monde alors qu’il n’en est déjà plus que l’un des pôles. C’est cette obstination qui pousse l’autre partie à se liguer, non par amour mutuel, non par communauté morale, mais par intérêt stratégique convergent. Quand un bloc s’obstine à conserver seul l’autorité de fixer les règles, tous ceux qui ont intérêt à limiter cette prétention finissent tôt ou tard par coordonner leurs forces pour la contenir.

Nous assistons donc à un paradoxe très simple : c’est l’Occident, en refusant d’intégrer sa propre relativisation, qui pousse ses adversaires, ses rivaux ou simplement ses anciens dominés à organiser la dilution de sa puissance. Il provoque ce qu’il redoute. Il fabrique les convergences qui finiront par l’encercler politiquement, économiquement et stratégiquement.

Dans ce cadre, Trump ne représente pas une rupture

Il représente une radicalisation. Il pousse jusqu’à sa forme la plus brutale une logique déjà latente dans le logiciel occidental : concentrer les forces, hiérarchiser les fronts, écraser ou neutraliser les foyers de friction secondaires, afin de dégager des marges face à l’adversaire structurant du siècle, la Chine. Son intuition géostratégique de fond n’est pas absurde. Les États-Unis ne peuvent plus tenir tous les fronts à la fois. Ils ne peuvent plus être simultanément le gendarme universel, le banquier du monde, le garant militaire de l’Europe, le stabilisateur du Moyen-Orient et le principal rival stratégique de Pékin. Il faut donc arbitrer. Il faut choisir. Il faut alléger. Et c’est précisément ce qui rend l’affaire iranienne si révélatrice.

L’Iran n’est pas attaqué seulement parce qu’il dérange. Il l’est parce qu’il est perçu comme un nœud persistant de dissipation stratégique. Un foyer de tension permanent, un multiplicateur de désordre régional, un point d’agrégation d’intérêts anti-occidentaux, un verrou qu’il faudrait faire sauter ou neutraliser pour simplifier l’échiquier. Dans cette lecture, frapper l’Iran ne consiste pas seulement à frapper un régime hostile. Cela consiste à tenter de liquider un point de friction pour soulager l’appareil stratégique occidental, libérer de l’attention, réduire la dispersion et préparer plus sérieusement la confrontation centrale de demain.

Le problème est que cette logique se heurte à la réalité historique, politique et anthropologique des sociétés. Car l’Iran n’est ni l’Irak ni l’Afghanistan, et l’Irak comme l’Afghanistan auraient déjà dû suffire à vacciner les stratèges occidentaux contre l’illusion selon laquelle une puissance extérieure peut résoudre à sa convenance une architecture politique intérieure complexe. On peut détruire des infrastructures. On peut frapper des centres de commandement. On peut décapiter des hiérarchies. On peut même infliger des dégâts considérables à un appareil étatique. Mais on ne décrète pas de l’extérieur la recomposition politique légitime d’une société. Et l’on ne transforme pas par bombardement un peuple humilié en peuple libéré.

C’est ici qu’apparaît la première faute majeure de Trump

Persuadé de pouvoir broyer les mollahs ou provoquer une désintégration rapide du régime, il s’est inscrit dans une vieille illusion occidentale : croire que l’affaiblissement violent d’un pouvoir autoritaire suffit à ouvrir automatiquement un horizon politique meilleur. Or cette illusion a déjà échoué presque partout. Lorsqu’un peuple vit sous une tyrannie et qu’une puissance étrangère détruit en même temps ses infrastructures, ses équilibres vitaux et son environnement matériel, elle ne produit pas nécessairement une libération. Elle produit souvent un réflexe de siège, une fermeture politique, un durcissement, parfois même une consolidation des structures les plus archaïques du régime.

Il faut ici rappeler une chose élémentaire que la propagande militaire efface toujours : les infrastructures détruites n’appartiennent pas aux mollahs. Elles appartiennent au peuple iranien. Les routes, les réseaux, les équipements, les installations industrielles, les bases logistiques de la vie collective ne sont pas des abstractions géopolitiques. Ce sont les conditions matérielles de l’existence d’une population déjà prise en étau entre oppression interne et violence externe. Chaque frappe qui ruine un pays ne ruine pas d’abord ses dirigeants. Elle ruine d’abord sa société.

Et la tragédie est là : même dans l’hypothèse où le régime tomberait, cela ne signifierait pas automatiquement que la situation de la population s’améliorerait. Là encore, toute l’histoire récente des interventions occidentales devrait suffire à nous prémunir contre ce simplisme. La chute d’un pouvoir n’abolit ni les structures profondes de domination, ni les traumatismes sociaux, ni les rapports de force armés, ni les inerties culturelles, ni les logiques de prédation qui prospèrent dans les vides politiques. En Afghanistan, les talibans sont tombés, puis ils sont revenus. Et entre-temps, le peuple n’a pas été sauvé par miracle de son destin historique. Le changement de régime n’a jamais constitué à lui seul une politique de civilisation.

Mais l’erreur de Trump ne s’arrête pas là

Car au-delà du pari raté sur l’effondrement rapide, il commet une faute plus profonde encore : il croit pouvoir reconcentrer la puissance occidentale en appliquant simultanément, chez lui et dans son camp, un agenda idéologique qui détruit les conditions mêmes de cette reconcentration.

C’est là toute la contradiction du trumpisme géostratégique. D’un côté, il veut hiérarchiser les priorités, résoudre ou contenir les théâtres secondaires, réduire les lignes de dispersion, soulager l’appareil impérial, préparer le face-à-face avec la Chine. De l’autre, il met en mouvement une dynamique politique et idéologique profondément déstabilisatrice : brutalisation de la vie publique, dérationalisation du débat, complotisme, antiscience, climatoscepticisme, soutien des forces les plus centrifuges du camp occidental, confusion permanente entre intérêt stratégique et agitation politicienne. Peu importe ici qu’il soit ou non organiquement le produit d’un réseau précis ; ce qui compte, c’est qu’il agit comme le principal vecteur politique d’un agenda idéologique radicalement incompatible avec le besoin de cohésion, de rationalité, de discipline et de profondeur historique qu’exigerait précisément une vraie concentration des forces.

On ne reconcentre pas une civilisation en fracturant ses propres bases intellectuelles

On ne prépare pas une confrontation de très haute intensité avec la Chine en sapant en même temps les conditions de stabilité institutionnelle, scientifique, diplomatique et sociale du monde occidental. On ne réorganise pas sérieusement une puissance en encourageant à l’intérieur même de cette puissance les réflexes qui dissolvent son intelligence collective. Il veut alléger l’Occident, mais il l’alourdit. Il veut discipliner son camp, mais il le désarticule. Il veut réduire les fronts, mais il crée partout des turbulences nouvelles. Il veut résoudre les points de friction pour s’en soulager, mais il ne peut au contraire qu’y patauger davantage, en entraînant derrière lui le reste de l’Occident, souvent contre sa volonté. C’est pourquoi l’attaque contre l’Iran ne peut pas produire ce qu’elle prétend viser. Elle ne peut pas simplifier le monde. Elle ne peut que le compliquer.

Car en s’acharnant à maintenir une dominance occidentale que l’histoire rend chaque jour plus coûteuse, l’Occident renforce précisément l’ordre adverse qu’il prétend contenir. Non pas parce que tout le monde aime l’Iran. C’est une erreur naïve de croire que les alliances se construisent sur l’affection. Elles se construisent sur la convergence des intérêts. Les États n’ont pas d’amis, ils ont des intérêts, disait De Gaulle. Et j’ajouterai pour ma part que si les amitiés entre les peuples concernent les peuples, les amitiés entre États concernent d’abord leurs victimes. Les puissances qui se rapprochent de l’Iran ne le font pas nécessairement pour sauver les mollahs. Elles le font pour préserver leurs propres marges de manœuvre, pour empêcher l’Occident de consolider une fois de plus un monopole de contrainte, pour éviter qu’un précédent ne se transforme en norme universelle.

Ainsi, au lieu d’isoler Téhéran, Trump contribue à solidifier autour de lui un réflexe de préservation mondiale. Il accélère la structuration d’un ordre adverse qui n’a même pas besoin d’aimer l’Iran pour comprendre qu’il a intérêt à empêcher une victoire occidentale trop nette. Il ne fait pas seulement monter un front contre lui. Il pousse à la cristallisation d’un système de résistances croisées dans lequel chacun, pour protéger ses propres prérogatives, accepte de se ranger ponctuellement derrière celui qui devient le point de fixation du moment.

Et c’est ici que son calcul géostratégique bascule dans l’impasse

Car une guerre pensée comme une opération courte de rationalisation stratégique menace de se transformer en enlisement asymétrique sans fin. Peut-être pas sous la forme classique d’une occupation totale. Peut-être pas sous la forme caricaturale d’un remake de l’Irak. Mais sous une forme plus insidieuse, plus contemporaine, plus corrosive : sabotage, guérilla diffuse, escalade indirecte, usure économique, tensions énergétiques, polarisation diplomatique, épuisement politique, instabilité régionale permanente. Une vietnamisation non pas nécessairement du terrain, mais du temps, qui finira par manquer.

Et cette vietnamisation ne déstabilise pas seulement l’Occident. Elle atteint également la Chine. Car celle-ci n’a aucun intérêt à voir le système mondial entrer dans une zone durable de chaos incontrôlé. Elle a besoin de flux, de routes, de prévisibilité, de continuités industrielles, d’horizons stabilisés. Autrement dit, Trump ne renforce pas seulement les oppositions à l’Occident. Il contribue aussi à désarticuler l’ensemble du système mondial au moment même où il prétend vouloir le rendre plus lisible et plus hiérarchisé. Il ne rétablit pas l’ordre. Il généralise l’instabilité.

Nous sommes donc devant une mécanique tragique

L’Occident, au lieu d’accepter lucidement la multipolarité, le nouveau pluralisme de la puissance mondiale, se bat pour maintenir une centralité devenue de plus en plus contestée. Cette obstination pousse les autres à se coaliser pour limiter sa force. Trump, de son côté, comprend qu’il faut reconcentrer les moyens occidentaux face à la Chine, mais il choisit pour cela une méthode qui détruit à la fois la cohésion de son propre camp, la stabilité du système international et la possibilité même d’une simplification stratégique durable. Il veut purger les contradictions extérieures de l’Occident, mais il ne fait qu’en activer les contradictions intérieures. Il veut se libérer de certains fronts, mais il les transforme en bourbiers structurels. Il veut rendre l’Occident plus léger, plus dur, plus disponible, mais il le jette dans un bain de crises convergentes dont il ne pourra sortir qu’affaibli.

Au fond, l’erreur de Trump n’est pas simplement militaire. Elle est civilisationnelle. Il continue de raisonner comme si la domination occidentale pouvait encore être administrée par la force, l’intimidation et la brutalité sélective, alors que le monde a déjà changé de structure. Il n’a pas compris — ou refuse d’admettre — que la plupart des puissances émergentes, des nations anciennement dominées ou des sociétés marginalisées par l’ordre occidental ne réclament pas sa destruction totale, mais la fin de son monopole. Elles ne demandent pas nécessairement de prendre sa place. Elles demandent qu’il cesse d’être seul à l’occuper.

Tant que l’Occident refusera cette évidence, il multipliera les erreurs de lecture. Tant qu’il s’obstinera à traiter des revendications de reconnaissance comme des menaces absolues, il fabriquera lui-même les coalitions qui finiront par le contenir. Tant qu’il répondra à la pluralisation du monde par la crispation impériale, il accélérera le basculement qu’il prétend empêcher.

L’attaque contre l’Iran n’est donc pas seulement une faute de plus

Elle est un révélateur. Elle montre jusqu’où peut conduire une puissance qui sent son déclassement relatif, refuse de le penser lucidement, et tente de compenser par la brutalité ce qu’elle ne sait plus organiser politiquement. Elle montre aussi la limite du trumpisme : croire que l’on peut à la fois incendier sa propre maison intellectuelle et concentrer sa force contre un adversaire systémique de premier rang. Non. On ne gagne pas en cohérence par la destruction de ses propres instruments de cohérence.

Trump voulait sans doute résoudre un problème de dispersion stratégique. Il risque surtout d’avoir transformé cette dispersion en condition permanente. Et avec lui, c’est tout l’Occident qui pourrait se retrouver entraîné dans une guerre d’usure élargie, non parce qu’il l’aurait choisie lucidement, mais parce qu’il aura laissé un homme prétendre simplifier l’histoire au moment même où elle devenait irréductiblement complexe.

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