
La guerre de Poutine est un atavisme archaïque, une résurgence anachronique venue du fond du vingtième siècle, avec ses colonnes blindées, son artillerie, sa logique impérialiste de conquête territoriale, ses masses humaines envoyées se faire massacrer au contact, ses villes broyées, ses tranchées, ses assauts répétés, ses crimes de guerre atroces, au nom d’une vision qui n’a pas compris que le monde avait changé. Mais l’ironie historique est cruelle : cette guerre archaïque a accouché d’un élément nouveau.
L’Ukraine, en se défendant, n’a pas seulement résisté à la Russie
Elle a aussi révélé la guerre du vingt-et-unième siècle : la guerre automatique à bon marché. Une guerre où l’on ne tue massivement des hommes que si l’on continue à envoyer des hommes. Une guerre où l’humain devient l’élément le plus coûteux, le plus fragile, le plus lent, le plus politiquement exposé, le plus absurde à engager directement dans la zone létale, c’est là que se situe la rupture.
Pendant des décennies, la guerre moderne a été pensée comme une montée continue en sophistication : chars toujours mieux blindés, avions toujours plus complexes, missiles toujours plus précis, satellites, porte-avions, systèmes de commandement de plus en plus intégrés, radars, munitions intelligentes. Les grandes puissances ont acquis des joujoux d’une complexité spectaculaire que les groupes militaro-industriels ont construit pour eux. Souvent technologiquement admirables, mais de facto inutiles lorsqu’ils se retrouvent confrontés à une nouvelle économie sur le champ de bataille avec un coût marginal bas, saturée d’objets simples, modifiés, produits vite, perdus sans drame et remplacés encore plus vite. Ces gros joujoux, quand à eux, sont conçus pour affronter leurs équivalents, ils ne peuvent rien contre des concepts géométriquement inverses.
Ce qui change tout, ce ne sont pas seulement les drones en tant que tels, les drones complexes et professionnels existent aussi. Ici, la différence, c’est leur économie, et, plus encore, c’est leur insertion dans une nouvelle architecture guerrière. Un drone civil à 400 euros, modifié dans un atelier, équipé d’une charge, d’une caméra et d’un système de guidage improvisé, peut immobiliser ou détruire un véhicule qui coûte des centaines de milliers, voire des millions d’euros. Une brouette à moteur à chenilles pour jardiner, achetée dans le commerce, repeinte en vert foncé, équipée d’un ordinateur, de servos, d’une mitrailleuse dans la benne ou d’une charge explosive, peut devenir un robot hyper dangereux pour moins de 5 000 € tout compris. Un drone « professionnel », de la catégorie des joujoux habituels, n’a pas la même valeur, on ne peut pas l’abandonner, on doit le préserver si possible, quand ces nouveaux drones à bon marché, eux, peuvent inonder, saturer, la zone des combats, tout en étant capables de performances similaires en matière de tir et de renseignement.
Ce n’est pas toujours très élégant ni fiable
Ce n’est pas toujours sophistiqué au sens militaire classique. Mais c’est en ça précisément que réside la rupture, la guerre ne demande plus nécessairement des systèmes parfaits, mais des effecteurs suffisamment nombreux et bon marché, remplaçables, adaptables à la demande, pour submerger l’adversaire. Si on a quatre gros joujoux coûteux à préserver le plus longtemps possible et que l’un d’eux connait des problèmes, il n’en reste plus que trois. Si on a quatre cents jouets non professionnels et que cent ne sont pas parfaits, ils sont peut-être toujours capables d’aller s’écraser quelque part, même si ce n’était pas la cible initialement prévue et en tout état de cause il en reste trois-cent disponibles. Imaginez que vous voulez monter dans votre voiture et vous voyez quatre frelons qui tournent autour ou quatre cents guêpes, qui vous empêche de montrer dans votre voiture ?
Un effecteur, dans ce contexte, est tout objet capable de produire un effet militaire : observer, brouiller, frapper, transporter, exploser, détourner l’attention, forcer l’ennemi à se révéler, épuiser ses défenses ou consommer ses munitions. Un drone FPV, un robot terrestre bricolé, une munition rôdeuse, une fausse cible, un capteur abandonné, une antenne relais, un brouilleur mobile, un véhicule sans équipage : tous deviennent des effecteurs qui peuvent être n’importe quoi et redoutables si intégrés dans un environnement cohérent régi par un système numérique interconnecté et accédant à internet par satellite.
On ne compare plus un char à un autre char. On ne compare plus un hélicoptère à un système antiaérien. On ne compare plus seulement des doctrines, des divisions, des brigades, des calibres, des blindages et des portées. On compare désormais un homme, un blindé, une section, un convoi, une base, à une constellation d’objets bon marché, semi-autonomes, modifiables en continu, produits en masse et consommables. Ce qui contraint la guerre à changer de nature, à changer notionnellement.
La guerre devient alors industriellement absurde
Elle devient absurde lorsque un soldat formé pendant des mois peut être tué par un engin bricolé dans un garage. Elle devient absurde lorsqu’un char à plusieurs millions d’euros peut être neutralisé par une machine volante ou roulante qui coûte le prix d’un ordinateur domestique. Elle devient absurde lorsque une armée doit protéger des plateformes lourdes, rares, chères, visibles, contre des milliers de petits objets mobiles et bon marché, des jouets qui peuvent être exploités en nombre. Elle devient absurde surtout lorsqu’elle persiste à envoyer de la chair humaine dans un espace saturé de capteurs, de drones, de caméras thermiques, de brouillage, d’algorithmes de ciblage et d’effecteurs consommables.
C’est ici que le changement de nature devient décisif : le champ de bataille n’est plus seulement un espace géographique. Il devient un espace de signatures. Tout ce qui bouge devient une signature. Tout ce qui chauffe devient une signature. Tout ce qui émet devient une signature. Tout ce qui communique devient une signature. Tout ce qui se regroupe devient une signature. Tout ce qui transporte, alimente, commande, éclaire, recharge, ravitaille ou protège devient une signature. Et chaque signature devient une cible, détectable par un environnement saturé de petits gadgets de très peu de valeur qui peuvent donc être très nombreux. Moins performants que les équipements professionnels peut être, mais fonctionnels et si bon marché qu’ils sont si nombreux que le résultat espéré est atteint.
Le soldat n’est plus seulement menacé parce qu’il est au front, il est menacé parce qu’il est détectable. Le blindé n’est plus seulement vulnérable parce qu’il peut être percé, il est vulnérable parce qu’il est visible. Le poste de commandement n’est plus seulement attaquable parce qu’un renseignement l’a localisé, il est attaquable parce que ses communications, ses mouvements, sa chaleur, ses véhicules et ses routines le trahissent. Vis-à-vis de la multiplication de ces petits outils bien gérés, la guerre de haute intensité devient une guerre de la visibilité permanente, plus rien ne peut être caché.
La vraie rupture est en amont : capter, identifier, localiser, suivre, transmettre, décider, frapper.
Autrement dit, la chaîne de destruction se raccourcit. Dans la guerre classique, il fallait souvent du temps entre l’observation et la frappe. Il fallait repérer, transmettre, confirmer, coordonner, viser, engager. Dans la guerre automatisée à bas coût, cette boucle se contracte. Un petit drone voit. Un opérateur ou un algorithme interprète. Un autre effecteur frappe. Parfois le même appareil observe et tue. La distance entre « vu » et « mort » est quasiment gommée. Un petit objet de quelques centaines ou quelques milliers d’euros a parcouru les quelques dizaines de kilomètres séparant l’émetteur de sa cible, qu’il a rallié grâce aux innombrables capteurs fournissant des quantités de données, il a vu, il a tiré, puis il s’est écrasé, générant une explosion. Quelque chose qui, du côté russe, aurait coûté à minima des dizaines de milliers d’euros pour un résultat plus aléatoire, pas moins brutal, mais peut-être moins certain.
Voilà pourquoi la présence humaine directe devient de plus en plus absurde. L’homme n’est pas seulement coûteux à former, à équiper et à protéger. Il devient trop lent, trop vulnérable, trop précieux dans un milieu où la machine peut prendre le risque à sa place. La vraie question militaire devient donc : pourquoi envoyer un homme là où l’on peut envoyer un objet ? Pourquoi envoyer un soldat reconnaître une position si un drone civil modifié peut le faire ? Pourquoi envoyer un équipage dans un véhicule de ravitaillement si un robot terrestre peut parcourir la même zone sous la menace ennemie ? Pourquoi exposer un groupe humain pour tenir un point si une combinaison de capteurs, de mines intelligentes, de drones d’attaque terrestres ou volants, peut rendre l’approche adverse impraticable ? Pourquoi risquer une section entière pour une mission dont le coût tactique peut être assumé par des machines sacrifiables ?
La guerre ne devient évidemment pas propre et encore moins morale, la guerre, c’est la guerre, mais elle devient autre chose : une confrontation entre systèmes de détection, de production, d’automatisation, de brouillage et de saturation.
Il faut ici bien comprendre ce que signifie « bon marché »
Ce n’est pas seulement une affaire de prix unitaire, c’est une affaire de doctrine, de protocole. Un système bon marché peut être perdu sans même avoir eu l’intention de chercher à le récupérer puisque un système perdu peut être remplacé. Et si un système est remplaçable facilement, il peut être engagé massivement et saturer les défenses d’un ennemi avec son armée du vingtième siècle. Et si l’adversaire doit répondre avec des moyens coûteux à des menaces bon marché, alors il perd économiquement même lorsqu’il gagne tactiquement. C’est le piège fondamental de la guerre nouvelle : forcer l’adversaire à dépenser cher pour détruire du pas cher.
Un missile sophistiqué tiré contre un drone bricolé peut réussir militairement, mais il aura échoué économiquement. Un char qui survit à dix attaques de drones mais finit immobilisé par la onzième reste une défaite industrielle et économique majeure, onze drones qui ne coûtent rien contre un tank qui valait une fortune. Une armée qui conserve ses grandes plateformes mais épuise ses soldats, ses pièces, ses stocks et sa logistique contre des effecteurs consommables entre inéluctablement dans une asymétrie défavorable.
La guerre devient une équation de rendement
Ce ne sont plus seulement les pertes qui comptent, mais le coût relatif des pertes. Ce n’est plus la puissance destructrice seule qui importe, mais la capacité à maintenir un flux continu d’effecteurs, comme un essaim hors de contrôle. Ce n’est plus uniquement la supériorité technologique qui tranche, mais le rapport entre sophistication, coût, nombre, résilience et vitesse d’adaptation. Là où l’armée ancienne cherche la plateforme parfaite pour être la plus puissante possible, la guerre nouvelle cherche l’objet suffisamment bon pour être mobilisé et simplement efficace, voir et frapper, mourir à la place d’un homme, obliger l’adversaire à se dévoiler, le faire épuiser ses défenses, contraint à utiliser la tapette à mouche là où il n’avait que les gros joujoux habituels devenus incapables de répliquer.
S’il est suffisamment bon pour être produit par milliers et modifié facilement en quelques jours, alors, le brouillage, le blindage, les filets, les cages, les radars ou les contre-mesures changent conceptuellement. Même si chacun de ces objets est peu efficace isolément, qu’à cela ne tienne, il y en aura de telles quantités que le gain sera là à la fin. Songez à une attaque que vous menez, vous prenez un gros caillou et vous visez la tête de votre adversaire. Si vous le touchez, vous avez gagné, si vous le manquez, il a gagné. Si vous prenez une poignée de gravier, vous avez très peu de chances de le manquer. Pendant qu’il se frotte le visage pour éliminer les graviers, vous pouvez recommencer et même l’atteindre physiquement pour le terminer. L’essaim est une notion redoutable, parce que si chaque objet est moins efficace, il n’est pas neutre et vous en recevez plusieurs obligatoirement. Ce n’est pas pour rien qu’un missile moderne n’a pas une charge unique qui explose en arrivant au sol, mais quantité de charges plus petites qui se libèrent à une certaine altitude. Le missile est juste le véhicule de ces charges.
Ainsi, le champ de bataille est un espace darwinien accéléré
Chacun améliore son armement, aussi vite que possible. On a inventé le radar ? On a créé un anti-radar. Ce à quoi on a répliqué par un radar anti-radar. Alors on a créé un radar anti-radar à radar anti-radar. Chaque innovation appelle une contre-mesure. Chaque contre-mesure appelle une adaptation. Chaque adaptation appelle une nouvelle série d’objets. La guerre se rapproche d’une boucle industrielle courte, presque logicielle : version, test, échec, correction, redéploiement. On n’attend plus dix ans un programme d’armement parfait, on itère en permanence et l’Ukraine a fait changer cet état des choses d’époque en accélérant ce phénomène exponentiellement. Ils ont touché Moscou pour un coût absolument ridicule. La Russie, piquée au vif, a répliqué durement dans une périlleuse escalade qui n’est rien de moins que l’expression du désespoir de son impuissance face à ces attaques asymétriques, son aveu d’impuissance, elle qui a une armée conçue autour de la puissance de feu. Et les ukrainiens ont récidivé, ils n’ont pas la puissante armée russe, mais en perdant dix fois moins d’hommes, ils touchent pile là où ça fait mal, leurs drones sont à la guerre ce que le Synthol est à la douleur articulaire. Les ukrainiens eux, articulent la guerre.
Quand les russes répliquent, c’est brutal, avec d’énormes engins qui coûtent des tombereaux de millions, c’est localement impressionnant, mais ça ne crée que peu de dégâts structurels. Quand les ukrainiens attaquent, c’est moins impressionnant, moins de dégâts apparents, mais plus ciblés, structurellement plus coûteux, plus efficace, c’est chirurgical. On peut survivre à un coup d’épée qui nous traverse le corps, quand un minuscule coup de scalpel dans la bonne veine et c’est la mort. C’est aussi pourquoi les joujoux habituels qui coûtent des millions deviennent problématiques. Non parce qu’ils seraient intrinsèquement inutiles, mais parce qu’ils appartiennent à une temporalité longue, peu réactive. Ils sont chers, rares, longs à produire, politiquement difficiles à perdre, logistiquement exigeants, médiatiquement visibles. Ils concentrent trop de valeur dans un monde où la dispersion devient une forme de puissance. Si vous avez besoin d’une colonne de camions pour déplacer vos équipements, que si l’un d’eux est détruit, l’élément qu’il portait devenu manquant rend inutilisable l’ensemble, ou que quelques voitures suffisent, pour transporter de quoi attaquer, si vous en détruisez une ça ne fait que réduire l’ampleur de l’attaque, la logistique n’est évidemment pas la même.
Un char, un avion, un navire, des missiles, un système antiaérien lourd peuvent encore avoir une utilité. Mais ils ne peuvent plus prétendre incarner seuls la supériorité, limités à l’offensif, rendus inadéquats au défensif. Un canon de DCA est fait pour tirer sur des avions. S’il a un essaim de drones devant lui, des centaines de drones, il va certainement en détruire quelques dizaines, mais au prix de centaines d’obus qui coûtent aussi cher que les drones eux-mêmes et sans avoir pu empêcher des centaines de drones de passer. Ces équipements du passé doivent donc devenir les nœuds d’une architecture plus vaste : capteurs, drones, robots, effecteurs consommables, guerre électronique, IA tactique, réseaux distribués. La plateforme lourde n’est plus le centre souverain du champ de bataille, juste un élément parmi d’autres dans un système de systèmes.
C’est une bascule tactique majeure
Le vingtième siècle militaire croyait à la concentration de puissance : gros systèmes, gros budgets, grosses plateformes, grandes chaînes de commandement, grands programmes. Le vingt-et-unième siècle militaire découvre la puissance de la dissémination : petits objets, réseaux, essaims, bricolage industriel, intelligence embarquée, capteurs partout, adaptation locale, production décentralisée. La supériorité ne vient plus seulement de celui qui possède le meilleur avion ou le meilleur char, mais de celui qui sait articuler les systèmes lourds avec une masse de machines simples, autonomes ou semi-autonomes, consommables, réparables, reconfigurables. Un char, un canon ou un avion ne se reconfigurent pas en combinant des pièces avec un bout de scotch, des drones, si. Voilà pourquoi un avion de combat ne vaut plus par lui-même, mais par sa capacité à commander, protéger ou coordonner des essaims, il doit se protéger, il devient un coût, une charge, qu’il faut préserver face à une masse jetable. Un char ne vaut plus comme forteresse mobile, mais comme nœud blindé dans une architecture robotique, un point local dur. Un soldat ne vaut plus comme chair projetée au contact, mais comme superviseur, opérateur, tacticien, technicien, coordinateur d’intelligences artificielles et de machines.
La guerre humaine de masse devient un résidu du passé, une résurgence archaïque. Et c’est là que la guerre de Poutine apparaît dans toute sa contradiction. Elle est archaïque par son intention et ses moyens, mais elle a déclenché une accélération futuriste par ses conséquences. Elle voulait restaurer une logique impériale du territoire ; elle a révélé l’obsolescence industrielle de la conquête humaine directe. Elle voulait montrer la force de la masse et en a révélé son obsolescence conceptuelle. Elle voulait réhabiliter la guerre de puissance terrestre, elle a accéléré la guerre automatique à bon marché. On pourrait dire que Poutine a lancé la dernière grande guerre du vingtième siècle, et que l’Ukraine, en lui résistant, a inventé malgré elle la première grande guerre du vingt-et-unième.
Cette mutation ne signifie toutefois évidemment pas la paix. Ce serait même l’un des pièges potentiels de l’analyse. Croire que la fin progressive des affrontements humains de haute intensité annoncerait la fin de la guerre serait une illusion. La guerre ne disparaît pas ; elle change de nature et de lieu. Il faut ici distinguer deux choses. Les violences armées locales, les guerres de milices, les conflits civils, les affrontements dans les États effondrés, les guerres ethniques, les guérillas et les brutalités périphériques ne vont pas disparaître. Elles resteront souvent sanguinaires, atroces, primitives dans leur expression, il s’agit là de la naturalité humaine. Tant que les croyances porteront les esprits, il y aura des guerres. Mais ce ne sont pas des guerres de haute intensité industrielle. Ce sont des guerres au corps-à-corps, des guerres de guet-apens, de contrôle de quartiers, de villages, de routes, de mines, de trafics, de territoires immédiats. Elles relèvent de sociétés où l’État est faible, l’industrie rudimentaire, sous-développée ou même absente, la logistique est rudimentaire, non maîtrisée, et l’automatisation reste limitée, si on excepte les Kalachnikov des combattants.
Ces guerres animales sont brutales localement, mais elles ne définissent ni la guerre notionnellement, ni son avenir entre puissances avancées
L’avenir stratégique et tactique est ailleurs. On le trouve dans la guerre des machines bon marché, qui rendent la guerre industrielle absurde. Dans la guerre des réseaux, des capteurs et destructeurs en essaim. La guerre de la production distribuée où détruire une petite unité de fabrication ne compromet pas la production, par opposition à une usine traditionnelle d’armement lourd, qui rendue inopérante, il ne sort plus rien. C’est une guerre d’adaptation permanente où la victoire ne dépend plus seulement de la meilleure arme, mais du meilleur rapport entre coût, nombre, autonomie, vitesse de fabrication, vitesse de modification et capacité à perdre du matériel sans perdre la guerre.
Il est aussi dans la guerre électronique, car dès que le champ de bataille devient un espace de signatures infimes, nombreuses, obtenues par des systèmes suffisamment simples pour être suffisamment nombreux pour en faire du renseignement tactique, le jeu se déporte sur une guerre de brouillage, d’aveuglement et de déstabilisation. Il ne suffit plus de frapper, il faut empêcher l’autre de voir, de transmettre, saturer ses capteurs, polluer ses données, tromper ses algorithmes, multiplier les leurres, masquer les signatures réelles, fabriquer de fausses signatures, jusqu’à l’amener à la désorganisation et son incapacité de réplique faute de savoir où frapper. Cacher devient plus important que blinder. Le blindage protège contre l’impact. La furtivité protège contre la chaîne de destruction elle-même. Si l’adversaire ne voit pas, il ne cible pas. S’il voit trop de choses fausses, il gaspille ses ressources. S’il ne peut plus distinguer la cible réelle du leurre, il ralentit. S’il ralentit, il redevient vulnérable.
La logique militaire glisse donc d’un affrontement de masses à une foultitude de micro-affrontements. Détection vs dissimulation. Frappe vs dispersion. Production vs attrition. Adaptation vs puissance. Celui qui adapte plus vite ses machines, ses logiciels, ses fréquences, ses trajectoires, ses procédures et ses leurres prend l’avantage. La guerre devient moins une bataille de positions, rendues moins défendables, plus vulnérables, qu’une bataille de tempo, où il s’agit de réagir vite, d’être mobile. C’est pourquoi les États-majors classiques sont voués à être structurellement en retard. Les grandes organisations militaires savent planifier, mais elles savent moins itérer. Le temps que les chefs de leurs armées aient établis leurs plans, tracé leurs cartes et lancé l’attaque, les données sur lesquelles leurs plans reposaient ne sont plus valables. Elles savent certifier, mais elles savent moins bricoler, tout est régi par des protocoles et des processus rigides. L’armée traditionnelle a mis longtemps à mettre au point son système, tout ce qui peut l’entamer est interdit, pour le préserver, même si obsolète, parce qu’on ne sait pas si son évolution serait efficace et comme les grands systèmes coûtent très cher et sont faits de ressource rare, on les gère prudemment. Ces grandes armées savent acheter cher, mais elles savent moins produire massivement du suffisant, créant de fait l’asymétrie contre laquelle elles ne savent pas réagir.
La guerre nouvelle, que les ukrainiens ont imposé, exige précisément cette culture
Produire, tester, perdre, apprendre, modifier, recommencer, sans que cela ne soit si prégnant qu’il ne soit induit des conséquences sur les capacités tactiques et stratégiques. L’armée de l’ancien monde se préparait avant, on anticipait les besoins, on allait voir dans les salons les nouveaux armements pour qu’au salon suivant on ait produit de quoi combattre ceux de l’année précédente. Maintenant on découvre la nouvelle combine que l’adversaire vient d’inventer et de balancer. C’est une rupture profonde entre l’industrie militaire classique et l’industrie civile militarisable. Le drone de loisir, le robot agricole, la brouette à chenilles, la caméra thermique, le module GPS, l’ordinateur embarqué, la batterie, le moteur électrique, le logiciel de navigation, l’imprimante 3D, le réseau radio : tout cela devient potentiellement une brique de guerre. Les ukrainiens ont disrupté l’armement.
La frontière entre civil et militaire se brouille. Non par idéologie, mais par fonctionnalité. Un objet civil n’est pas militaire par nature. Il le devient par usage, par intégration, par modification, par logiciel, par charge utile, par contexte. Dans l’ancien monde de la guerre, l’objet militaire le devenait parce que comme il était rare, il devait être protégé, blindé, donc étudié et construit spécifiquement. Une notion qui disparaît où si la perte de l’objet est sans importance, surtout s’il est pensé pour être perdu. Il n’y a plus besoin de passer par des étapes de développement pour le protéger puisqu’il est voué à destruction. Une balle, personne n’aurait l’idée de la protéger, son objectif c’est d’aller le plus loin possible avec le plus de précision possible, pour le prix le plus bas possible afin de pouvoir en tirer le plus possible, point final. Si elle est perdue, c’est pas grave, elle ne coûte pas cher. Dans le cas des drones, c’est une mutation majeure : l’économie civile devient un réservoir permanent d’effecteurs militaires possibles. Et plus une société est technologiquement dense, plus elle dispose de composants militarisables.
Cela change aussi la souveraineté. La puissance militaire ne repose plus uniquement sur quelques arsenaux, quelques industriels, quelques bases, quelques chaînes d’approvisionnement verrouillées. Elle repose sur un tissu productif, électronique, logiciel, robotique, énergétique, logistique qui peut être porté par les individus, les habitants eux-mêmes. Un ingénieur en informatique ou électronique dans sa maison développe un logiciel et imprime des cartes électroniques qu’il envoie à un mécanicien qui construit des drones en série dans son garage, qu’il dote d’explosifs qu’un chimiste réalise dans sa cave. Et voilà des centaines de drones qui, tout-à-coup, décollent et vont mettre le feu à une raffinerie, éteindre une centrale électrique, détruire un poste de commandement militaire sous son filet de camouflage ridicule. Un pays qui sait produire et modifier vite des objets intelligents devient militairement résilient. Un pays qui dépend de plateformes rares, importées, chères et lentes à renouveler devient vulnérable.
C’est une guerre d’écosystèmes
C’est la même logique que dans l’économie générale : le monde ancien croyait à la puissance par concentration ; le monde nouveau produit de la puissance par distribution. La guerre suit la transition systémique. Elle aussi entre dans l’âge de l’automatisation, de la baisse du coût marginal, de la production distribuée, de la substitution de l’homme par la machine, de l’obsolescence des structures lourdes, de la montée en puissance des réseaux. Elle confirme tragiquement ce que l’économie annonce déjà : lorsque la machine devient moins chère que l’homme, les anciennes organisations deviennent absurdes. Mais dans l’économie, cette absurdité se traduit par du chômage, de la dette, de la précarité ou de la désorganisation sociale. Dans la guerre, elle se traduit par des morts.
Voilà pourquoi nous assistons vraisemblablement aux dernières guerres en affrontement létal direct de très haute intensité. Non aux dernières violences. Non aux dernières brutalités. Non aux derniers massacres locaux. Mais aux dernières grandes guerres industrielles où l’on peut encore croire que la masse humaine envoyée au contact constitue un instrument rationnel de puissance. La guerre de demain ne sera pas moins dangereuse. Elle sera moins humaine dans son exécution directe. Plus automatique. Plus distribuée. Plus invisible. Plus orbitale. Plus cybernétique. Plus industrielle au sens profond, mais moins industrielle au sens des grandes plateformes majestueuses du vingtième siècle.
Elle sera peut-être moins faite de soldats qui se voient et se tirent dessus, davantage faite de machines qui se cherchent, de réseaux qui s’aveuglent, de satellites qui se menacent, de drones qui saturent, de robots qui avancent, de lignes de code qui paralysent, de systèmes énergétiques qui vacillent, de chaînes logistiques qui s’effondrent, d’infrastructures critiques qui deviennent des fronts. Si le sol devient trop saturé, trop visible, trop coûteux, trop robotisé, la conflictualité se déplacera. Elle ira vers le cyberespace, vers les satellites, vers les câbles sous-marins, vers les infrastructures énergétiques, vers les flux logistiques, vers les constellations orbitales, vers les systèmes de navigation, vers les données, vers les chaînes industrielles, vers les opinions publiques, vers l’espace cislunaire.
Les États-Unis envisagent déjà l’espace comme un domaine stratégique majeur. Les Russes et les Chinois n’y manqueront pas. L’OTAN finira par y installer son petit bureau, avec ses organigrammes, ses procédures, ses groupes de travail et sa doctrine rédigée après coup. La Lune elle-même deviendra probablement un objet de présence, de surveillance, de souveraineté symbolique et de compétition stratégique. Non parce que la Lune serait immédiatement un champ de bataille classique, mais parce que toute infrastructure critique finit par devenir un enjeu militaire. Les relais énergétiques, les communications, les plateformes orbitales, les capteurs, les stations, les ressources, les positions stables : tout ce qui structure une civilisation devient tôt ou tard un objet de protection, de dissuasion ou de sabotage.
Dans ce monde, envoyer des hommes mourir directement au front deviendra de plus en plus le signe d’un retard stratégique. Une armée qui continue à engager massivement des corps humains dans une zone automatisée ne montrera pas sa force mais son archaïsme. La phrase peut sembler brutale, mais elle est probablement exacte : dans la guerre avancée du vingt-et-unième siècle, l’homme ne mourra massivement que lorsqu’un système politique ou militaire sera assez archaïque pour l’envoyer là où une machine aurait dû aller. La bascule est anthropologique autant que militaire. Depuis des millénaires, la guerre est le lieu extrême où les corps humains sont engagés pour trancher des conflits de puissance. Le courage, la discipline, le sacrifice, l’héroïsme, la peur, la douleur, la mort : tout cela faisait partie de la matière même de la guerre. Et ce depuis la nuit des temps, dans les sociétés primitives, partout dans le monde, et à toutes les époques, le passage à l’âge adulte, le plus souvent pour les mâles, consiste en des épreuves de courage pour être reconnu comme un grand guerrier.
Avec l’ère moderne, la machine avait d’abord augmenté la force de frappe de l’homme, par la poudre, puis l’avait protégé, avec des blindages et, plus tard, des systèmes électroniques, des leurres, des dispostififs de furtivité. Désormais, elle commence à le remplacer dans la zone létale. La guerre devient un lieu où la présence humaine directe est une anomalie et une faiblesse. Ce n’est pas encore totalement vrai. Mais c’est la direction. Et l’Ukraine en donne la première démonstration massive, empirique, visible, filmée, documentée, quotidienne.
Les implications sont considérables
Si la guerre directe de haute intensité devient industriellement absurde, alors la dissuasion change, comme les budgets et les doctrines, la victoire n’est plus recherchée par les mêmes objectifs. Les alliances changent aussi, puisque le risque est différent et par conséquent les industries avec elles. La formation militaire doit s’adapter, le parcours du combattant, fusil en mains et sac à dos, c’est bien, mais ça ne sert pas à grand-chose si on ne va plus sur le terrain. La frontière entre civil et militaire se floute puisque comme les objets civils deviennent militarisables à grande vitesse on peut devenir soldat en civil avec les pieds plats. La guerre n’est plus seulement affaire d’arsenaux. Elle devient affaire d’écosystèmes industriels et d’intelligence.
La guerre de Poutine voulait ressusciter l’empire. Elle aura surtout montré que l’empire est un concept technologiquement périmé. L’Ukraine n’a pas seulement résisté à une invasion. Elle a révélé que la guerre humaine de masse était en train de devenir un archaïsme opérationnel. Une chose encore possible, encore atroce, encore réelle, mais anachronique et peu efficace.