Macron, l’Ukraine et le poison du complotisme

La guerre en Ukraine est entrée dans une phase où les armes ne suffisent plus : c’est aussi une bataille narrative. Les faits sont simples, mais le discours public est saturé par des contre-récits qui inversent la réalité.

Macron contraint de s’accrocher au pouvoir à cause de l’Ukraine ?

 À écouter certains commentateurs ou responsables politiques, ce serait l’Ukraine qui aurait provoqué la Russie, Vladimir Poutine qui chercherait la paix, et Volodymyr Zelensky qui mènerait une guerre d’expansion avec Emmanuel Macron en chef d’orchestre. Cette vision, largement relayée, est non seulement absurde, elle est surtout dangereuse. Elle alimente un climat de désinformation qui fragilise la démocratie et menace directement la sécurité européenne et son intégrité et la cohérence de la civilisation occidentale en arrière-plan. Lâcher l’Ukraine, c’est permettre à Poutine de mettre la région Mer Noire en coupe réglée, dont dépendent des flux colossaux. Pour les pays riverains (Roumanie, Bulgarie, Turquie, Ukraine) et les pays enclavés (Hongrie, Slovaquie, Serbie),, la mer Noire est vitale, et pour certains marchés céréaliers ou énergétiques spécifiques, sa fermeture a un effet démultiplié.

En 2021–2022, l’Ukraine fournissait environ 46 % du marché mondial de l’huile de tournesol, 12 % des exportations de maïs, 9 % des exportations de blé. Ensemble, Russie + Ukraine représentaient autour de 30 % du marché mondial du blé avant la guerre. En 2023/24, la part de la Russie dans les exportations mondiales de blé a atteint 28 %. Certains pays importent une proportion écrasante de leur blé depuis la région de la mer Noire : Nicaragua : 86 % de son blé provient de la région de la mer Noire. République du Congo : 67 %. Niger : 60 %.  Liban : 86 %. Le corridor de la mer Noire est donc un maillon crucial dont le contrôle conférerait à Vladimir une puissance énorme et une influence majeure sur l’ordre mondial : 77 % des exportations de blé de Russie, Ukraine et Kazakhstan passent par les Détroits turcs (Bosphore, Dardanelles).

Comprendre l’importance des flux européens en Mer Noire

La majorité du commerce de l’Europe de l’Ouest et du Nord passe par les ports de la mer du Nord (Rotterdam, Anvers, Hambourg) et de la Manche (Le Havre, Dunkerque). Ces hubs absorbent la masse des échanges mondiaux avec l’Asie et l’Amérique. Pour l’ Europe du Sud, la grande part passe via la Méditerranée (Valence, Algésiras, Marseille-Fos, Gênes, Trieste, Le Pirée). Ces ports connectent aussi les flux venant du canal de Suez. Ca change avec l’ Europe de l’Est et Balkans qui ont une dépendance forte de la mer Noire (Constanța en Roumanie, Varna et Burgas en Bulgarie, Odessa et Mykolaïv en Ukraine, Novorossiisk en Russie). Pour ces pays, l’accès maritime passe quasi exclusivement par la mer Noire et les Détroits turcs.

Par ailleurs, les pays enclavés d’Europe centrale et orientale (Hongrie, Slovaquie, République tchèque, Serbie, etc.) n’ont pas d’accès direct à la mer autre que via le Danube, qui débouche à Constanta… en mer Noire. Ils peuvent exporter par rail et route vers les ports de la mer du Nord ou de la Méditerranée, mais ces corridors sont beaucoup plus coûteux et déjà largement saturés. D’où l’importance stratégique : pour l’Est européen, la mer Noire est la voie naturelle d’accès au commerce mondial. De fait, si pour l’ensemble de l’UE, la mer Noire est marginale dans le total des flux (quelques %), pour l’Europe orientale, elle est vitale, une sorte de porte d’entrée unique. Si Moscou verrouille la mer Noire, ce sont ces pays — et derrière eux certaines filières européennes (céréales, engrais, énergie) — qui se retrouvent à la merci de la Russie et se retrouvent contraints à transiger et se soumettre aux conditions déterminées par le régime.

Une guerre de conquête, pas une riposte

L’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 n’est pas une réaction défensive mais une offensive planifiée de longue date et une action coordonnée contre l’universalisme occidental du « Sud global » qui visent —légitimement— à faire accepter la multipolarité. Les forces russes ont franchi une frontière internationalement reconnue pour tenter de renverser un gouvernement démocratiquement élu. Moscou n’a pas répondu à une agression : elle a cherché à rétablir un empire, à contrôler Kiev et à transformer la mer Noire en un lac russe. L’argument de la « menace de l’OTAN » ne tient pas : l’Ukraine n’avait pas d’accord d’adhésion imminent et ses capacités militaires restaient très inférieures à celles de la Russie. Reconnaître la guerre comme une agression est essentiel, car accepter l’inverse équivaut à légitimer le droit du plus fort. C’est admettre que les frontières peuvent être redessinées par la force, comme aux heures sombres de l’Europe au XXe siècle.

Dans ce contexte, Emmanuel Macron occupe une position singulière. À l’échelle de l’Europe occidentale, il est l’un des rares dirigeants à avoir maintenu une ligne de soutien militaire affirmée, malgré l’impopularité de ce choix dans une opinion publique fatiguée par la crise énergétique et l’inflation. L’Allemagne, malgré ses annonces, reste hésitante, freinée par ses dépendances économiques et ses divisions internes. L’Italie et l’Espagne privilégient la diplomatie. Dans plusieurs pays d’Europe centrale, l’usure gagne et certains gouvernements tablent sur un compromis rapide, même au prix de concessions territoriales.

La France, par la voix de Macron, demeure ainsi l’un des derniers piliers d’une stratégie cohérente : contenir la Russie, empêcher son expansion, et soutenir l’Ukraine jusqu’à ce qu’elle soit en position de négocier sans céder sa souveraineté. Cette posture conditionnelle contraint Macron à ne pas pouvoir démissionner, sachant que son remplaçant abandonnerait l’Ukraine à son sort, considérant que ce n’est pas notre guerre en toute inconscience des conséquences en raison de la désinformation.

Dix-huit mois pour un basculement

La variable politique est déterminante. D’ici 2027, la France entrera dans une nouvelle phase institutionnelle. Macron n’a plus que dix-huit mois pour agir avec toute l’autorité de son mandat. Son successeur, quel qu’il soit, sera tenté de réduire l’implication militaire afin de flatter une opinion lasse et de reprendre des marges budgétaires.

Le Kremlin parie sur cet essoufflement. Les services russes connaissent parfaitement les cycles électoraux occidentaux et savent qu’un changement de leadership peut transformer la ligne stratégique. Si Paris décroche, le reste de l’Europe suivra. L’Ukraine se retrouvera isolée. La Russie pourra alors imposer ses conditions et verrouiller la mer Noire, ce qui aurait des conséquences majeures sur la sécurité énergétique, céréalière et militaire du continent.

Cette perspective est renforcée par un climat de désinformation qui sape la cohérence du camp occidental. Le complotisme offre une explication séduisante : « arrêtons de soutenir l’Ukraine et la paix reviendra ». Or ce n’est pas la paix, c’est la capitulation. C’est confondre la fin des combats avec la fin de la guerre. En réalité, ce type de raisonnement ne fait qu’encourager l’agresseur et préparer les conflits suivants.

Ce schéma est connu : transformer l’agresseur en victime et le défenseur en provocateur. La Russie se présente comme encerclée, humiliée, agressée par l’OTAN. Mais c’est elle qui a envahi, bombardé, déporté, annexé. Le renversement narratif n’est pas seulement un discours : il a un effet politique direct en affaiblissant la volonté des démocraties de se défendre.

L’enjeu civilisationnel

La guerre en Ukraine dépasse l’Ukraine. Elle pose la question de savoir si l’Europe est capable de défendre l’ordre international fondé sur le droit, ou si elle se résigne à vivre dans un monde régi par la loi du plus fort. Renoncer, ce serait revenir à une logique impériale : chaque puissance redessinant ses frontières selon ses intérêts.

L’Europe se retrouverait prise en étau : d’un côté une Russie installée en mer Noire, de l’autre une Chine prête à tester la solidité de l’Occident sur Taïwan et dans le Pacifique. Dans ce scénario, ce n’est pas seulement l’Ukraine qui est menacée mais la stabilité même de la civilisation occidentale, fondée sur la règle de droit, la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale.

En réalité, l’alternative est simple : soit l’Europe soutient l’Ukraine jusqu’à ce qu’elle impose une paix juste, soit elle accepte de céder à la Russie une victoire stratégique qui pèsera sur tout l’ordre mondial. Dans ce choix, il n’y a pas seulement un enjeu ukrainien. Il y a l’avenir de l’Europe et de la démocratie elle-même. Une victoire de la Russie n’entraînerait pas la disparition physique de la civilisation occidentale, juste son attrition morale et stratégique, ce serait le sort de Rome qui nous attendrait, tout simplement. Sauf à déclencher la troisième guerre mondiale, avec toutes ses implications.

Comment Macron va-t-il agir pour se maintenir au pouvoir ?

Les gouvernements se suivent et se ressemblent, Macron est vraiment au plus bas dans les sondages, on pourrait presque dire qu’il n’est supporté qu’à la marge, plus personne ne peut le voir en peinture. Trouver des premierministrables et même des ministrables n’a rien d’évident, parce que d’avouer avoir été ministre sous Macron, en tous cas dans son second mandat, c’est inavouable, un peu comme une maladie honteuse. Et s’il démissionne, alors il sera remplacé par quelqu’un ne soutenant pas l’Ukraine. A cause de la désinformation et du complotisme il est contraint à rester en place pour donner dix-huit mois à l’Europe pour résoudre le conflit d’une façon ou d’une autre, pas forcément une victoire ukrainienne, juste que ce ne soit pas une victoire russe.

Il ne peut pas démissionner et il ne parvient plus à constituer de gouvernement. En raison de son acharnement à rester jupitérien. Il lui suffirait de transmettre la responsabilité aux partis de s’entendre et accepter que sa ligne reposant sur le ruissellement et la politique de l’offre qui a amené le désastre économique et social que nous connaissons, soit compromise. S’il prononce une nouvelle dissolution, c’est potentiellement la catastrophe. Comme il n’est pas possible de dissoudre une nouvelle fois avant d’ici un an, il se retrouverait dans une situation similaire à l’actuelle, voire pire, sans possibilité de la résoudre avant 12 mois.

Ne lui reste plus qu’à tirer les conclusions et accepter les conséquences de ses agissements s’il veut s’en sortir et rester au pouvoir, pour augmenter les chances d’une résolution amenant à la paix. Ce n’est pas un but inatteignable, la Russie est exsangue et l’Occident commence à intégrer la nécessité de reconnaître la multipolarité, de renoncer à sa position dominante pour traiter d’égal à égal. Rogner un peu de notre arrogance ne nous fera pas de mal, l’autre camp ne cherchant pas notre fin, ils ont besoin de nous. Simplement, si nous ne voulons pas entendre raison, ma foi, ils feront autrement et se passeront de nous.

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