Attaque de l’Iran : une nouvelle étape du recentrage stratégique vers la confrontation sino-américaine

Les frappes américano-israéliennes contre l’Iran ne doivent pas être comprises comme une opération ponctuelle de la politique étrangère américaine mais comme la continuation de la logique systémique de concentration stratégique des forces de l’Occident global vis-à-vis de la multipolarité grandissante amenant la subdivision du monde en nouveaux blocs puissants. Etats-Unis face à la montée de la Chine, l’Europe face à la Russie. Cette dynamique dépasse largement l’argument simpliste de la menace nucléaire iranienne et s’inscrit dans un processus plus large où les États-Unis cherchent à se libérer des points de tension périphériques afin de concentrer leurs moyens sur ce qui est désormais leur rival géopolitiquement structurant : Pékin. Une logique commencée en transférant à l’Europe la responsabilité d’assurer l’aide à l’Ukraine, puis l’annihilation de Gaza et donc du Hamas, permettant à Israël d’assister son allié, suivi de la capture de Maduro, puis la pression sur Cuba, et donc maintenant l’Iran.

Depuis plusieurs mois, l’administration Trump a renforcé sa présence militaire dans le Golfe, déployant une puissante armada, avertissant Téhéran que « le temps est compté » pour accepter un accord sur le nucléaire ou subir des conséquences sévères. Cette posture s’est accompagnée d’une rhétorique visant à présenter l’Iran comme une menace imminente, notamment du fait de son programme balistique et nucléaire. Une menace que Trump a qualifiée de compromettante pour la sécurité des États-Unis et de leurs alliés. Une rhétorique bien évidemment politiquement plus acceptable que celle de présenter la possibilité d’une future confrontation avec la Chine, ce qui non seulement serait perçu comme une intention belliqueuse, mais en plus doublé d’un aveu de faiblesse et de nécessité de récupération de forces. Fondamentalement, il était non moins évident qu’il était hors de question de parvenir à un accord, qui n’aurait rien résolu, les exigences ont été placées bien trop haut pour qu’un accord soit acceptable par l’Iran, ce n’était véritablement qu’une posture, un prétexte. Raison également pour laquelle Donald Trump n’a pas parlé d’intervention humanitaire comme on l’a souvent entendu, ce qui ne serait pas passé dans l’opinion publique américaine. Pour la population américaine, l’armée américaine doit servir à la sécurité américaine uniquement. L’affrontement avec la Chine ne défend qu’une complexe hégémonie impérialiste mal comprise et qui, au mieux, laisse volontiers indifférent. Et la défense des autres peuples face à leurs tyrans n’est pas une prérogative de leur armée, sans même parler que cela est strictement interdit par les lois internationales sur l’ingérence étrangère.

Cette justification est par conséquent avant tout une narration de circonstance

Construite pour répondre à des contraintes constitutionnelles internes : frapper l’Iran en se basant sur une menace à la sécurité nationale permet à l’exécutif américain de qualifier son action d’opération de police, visant à rétablir la sécurité pour les Etats-Unis, plutôt que de guerre nécessitant l’autorisation formelle du Congrès, que Trump aurait peut-être de la peine à convaincre sans devoir dévoiler publiquement les enjeux. Selon la Constitution américaine, seule une menace directe contre le territoire ou les forces des États-Unis peut légitimer une action militaire sans vote explicite du Congrès. Cette distinction juridique n’est pas accessoire : elle structure la possibilité pour l’exécutif d’engager des opérations offensives sans consentement législatif préalable. Présenter l’intervention au niveau d’une opération de sécurité permet d’éviter la qualification juridique de guerre. Si par la suite l’opération devait dégénérer en conflit ouvert, la dynamique changerait et la riposte iranienne légitimerait alors l’engagement prolongé.

La réalité observée est que l’opération a franchi la ligne entre simple pression et engagement militaire majeur, les frappes ont visé des infrastructures stratégiques iraniennes et ont tué le Guide suprême Ali Khamenei ainsi que plusieurs dizaines de membres du gouvernement, créant un vide politique conséquent et une vacance du pouvoir déstabilisante pour le régime. L’objectif proclamé, empêcher un Iran nucléaire, sert d’alibi, mais l’impact est surtout de défaire un régime incompatible avec les intérêts occidentaux, et donc américains, à long terme. L’Iran est un point de tension consommateur de forces et de moyens dont les Etats-Unis n’ont plus forcément la capacité de se départir. Et, bien évidemment, si le peuple iranien se dit être le seul à être ravi de cette opération, il ne s’agit aucunement d’une quelconque action humanitaire. Lorsque Trump avait averti qu’il interviendrait s’il devait observer des massacres de la population par le régime n’était déjà qu’une rhétorique pour adoucir l’idée belliqueuse de l’intention d’une intervention directe.

Un moment géopolitique entamé il y a déjà plusieurs mois

L’intervention contre l’Iran s’inscrit dans une séquence opérative déjà amorcée par Washington depuis plusieurs mois, où des points de tension périphériques ont été traités de manière agressive : la capture et neutralisation de Nicolás Maduro au Venezuela, la pression sur Cuba et l’intensification des sanctions ont été des étapes qui visent toutes à libérer des forces américaines d’engagements régionaux. Cette logique militaire a une cohérence interne liée au recentrage stratégique vers la zone Asie-Pacifique, nécessaire pour affronter l’adversaire potentiel qu’est devenu la Chine réarmée et déclarée prête à s’attaquer à la première force de la planète. La multiplication des foyers de tension (Moyen-Orient, Caraïbes, Ukraine, mer de Chine méridionale) disperse des moyens qui ne sont par nature pas illimités. Dans cette compétition, où la Chine connaît des avancées militaires, industrielles et technologiques évidentes, vis-à-vis de l’érosion relative perçue de la suprématie occidentale, chaque porte-avions immobilisé dans le Golfe est un porte-avions indisponible en mer de Chine qui la conforte dans sa perception.

Du point de vue stratégique, l’attaque contre l’Iran ne vise pas seulement à neutraliser une menace locale, elle est une manœuvre systémique visant à réallouer des ressources et à fixer des points d’instabilité qui, laissés actifs, dilueraient la capacité américaine, l’amenuisant face aux enjeux majeurs avec la Chine qui a su mettre fin à l’asymétrie structurelle. L’Iran fait partie d’un ensemble d’axes régionaux où les États-Unis ont tenté de réduire les contre-poids à leur influence. Libérer les moyens militaires et politiques nécessaires à un affrontement prolongé avec une puissance comme la Chine exige d’éliminer ou de solidifier ces points de pression afin de compenser l’attrition de marge stratégique. Plus les Etats-Unis parviendront à mobiliser de puissance face à la Chine,  de façon à pouvoir les avertir qu’ils ne gagneront pas, et plus la guerre sera évitable avec un état des choses se limitant au champ diplomatique. Plus la Chine aura la perception de la possibilité d’une victoire, plus le déclenchement d’une guerre sera plausible. Sans pour autant que l’un ou l’autre ne la recherche forcément, mais, historiquement, si l’une des deux forces en présence a les moyens d’emporter la bataille, c’est tout-de-même le meilleur moyen de gagner du temps et de se retrouver renforcé après la victoire : c’est toute la raison même d’être de la guerre qui n’est rien de moins qu’un raccourci vers le lead sur l’influence recherchée !

Un monde occidental qui doit se restructurer face aux nouveaux blocs

Pour l’Europe, cette dynamique est révélatrice d’un dilemme plus large concernant sa propre stratégie face à la Russie. Si les États-Unis centralisent leurs efforts sur l’affrontement avec la Chine, l’Europe doit apprendre à gérer seule sa relation complexe avec la Russie, sans dépendre d’un parapluie stratégique américain déjà mobilisé vers d’autres enjeux. Dans ce sens, l’affirmation de capacités de défense autonomes européennes n’est pas seulement une question de souveraineté régionale, mais une nécessité si l’ordre mondial multipolaire exige des acteurs capables de sécuriser leurs zones d’intérêt. L’Europe doit apprendre à maîtriser la Russie elle-même, et donc se remettre à niveau, non par soumission, mais par nécessité d’autonomie stratégique face à un monde mené vers une fracture géostratégique par le « Sud global » en quatre puissances : les Etats-Unis et la Chine, l’Europe et la Russie. Le recentrage américain n’est donc pas un choix idéologique : il est une réponse à une compression temporelle.

Nous entrons dans un moment où l’Occident n’a plus les moyens de dominer le monde comme hier. La multipolarité est une réalité structurelle. Les BRICS ont créé leurs institutions. La dédollarisation progresse. Les centres de gravité économiques se déplacent. Le caractère civilisationnel de cette phase est manifeste, l’Occident ne peut plus s’appuyer sur un leadership incontesté. La domination américaine est dans une phase de transition, confrontée à la montée d’axes alternatifs (BRICS, Chine, multipolarité institutionnelle) et à des contraintes internes (constitutionnelles, politiques, économiques). L’intervention en Iran illustre cette tension : mettre à l’écart des foyers de tension périphériques pour concentrer les forces contre un rival structurant est à la fois un acte de politique internationale et de survie stratégique, dans un monde où le temps de l’hégémonie unipolaire est révolu. Mais l’effacement occidental n’est pas écrit. Pour avoir le temps de s’adapter à la multipolarité, encore faut-il exister. Encore faut-il rester une puissance capable d’influencer l’équilibre mondial. L’intervention en Iran est un pari sur le temps. Un pari nécessaire mais risqué : si l’opération s’enlise, elle produira l’effet inverse de celui recherché et accélérera la dispersion stratégique américaine. Si elle réussit à stabiliser le théâtre moyen-oriental à moindre coût, elle permettra une concentration accrue face à la Chine.

L’impact ne se limite pas au plan militaire et politique

Les marchés des matières premières ont immédiatement reflété la peur d’une perturbation durable des flux énergétiques, avec des anticipations de hausse significative des prix du pétrole si le détroit d’Ormuz, passage clé de l’approvisionnement énergétique mondial, venait à être partiellement ou totalement fermé en raison des hostilités. Au-delà des prix des hydrocarbures, l’incertitude macroéconomique liée à une guerre prolongée dans cette région pourrait peser sur les perspectives de croissance mondiale, exacerbant les pressions inflationnistes et les arbitrages budgétaires des grandes puissances.

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